Hier soir, France 2 diffusait le premier numéro des
Infiltrés, nouvelle émission confiée à l'agence Capa et présentée par le très sérieux
David Pujadas.
A priori, le concept semblait intéressant, "border line", mais plutôt instructif. Filmer en caméra cachée des lieux auxquels le public n'a pas accès. "Ne pas se contenter des vérités officielles", martelait Pujadas, mais "ne pas piéger les gens".
Après tout, comme se plaisent à le répéter Nicolas Sarkozy et Patrick de Carolis, France Télévisions est un organe d'utilité publique.
Ainsi, pour ce premier numéro consacré aux maisons de retraite, la chaîne a voulu un sujet fort en émotions, extrêmement fédérateur : les maisons de retraite. Une émission qui devait toucher "tous ceux qui aiment leurs parents, leur famille", annoncait David Pujadas.
22h30, l'heure est venue de s'indigner sur le sort de nos grands-parents. Âmes sensibles, s'abstenir, "des images peuvent choquer".
On voulait voir. On a vu. Effectivement, on retrouve nos anciens, livrés à eux-mêmes, nus dans les couloirs désertés par le personnel, quant ils ne sont pas aux prises avec d'inhumaines aides-soignantes débordées et agressives. C'est ce qu'on nous fait entendre, au milieu de bip bip et bip.
De la maltraitance pure et simple, veut-on nous faire comprendre.
Mais attention, on est quand même à la télévision. Alors il ne faut pas se contenter de montrer. Il faut faire de l'audience. C'est donc une jolie journaliste munie d'une minicaméra, façon Projet Blair-Witch, que l'agence Capa, incarnée par Hervé Chabalier, a envoyé décortiquer le calvaire de ces personnes en fin de vie.
Et dès les premières minutes, le ton est donné. Carole, la journaliste devenue aide-soignante, annonce : "A bord d'un véhicule aux vitres teintées, (ben oui, il fallait au moins ça pour partir à l'assaut de la dangereuse... maison gériatrique) le reste de mon équipe se positionne discrètement en face de la maison de retraite". On se situe "quelque part sur une route de province". Nous n'en saurons pas plus.
Car ici, on n'informe pas, on distrait. On ne dénonce pas, on étale. Les infiltrés auraient pu faire passer feu Le droit de Savoir (de Charles Villeneuve) pour une émission destinée aux gamins (les scènes olé-olé mises à part).
Le résultat est consternant, alarmant, "dégueulasse" même, note Libération, et surtout dépourvu de toute déontologie. Les infiltrés déforment sans état d'âme la vérité toute nue, crue, insoutenable de ce qu'est, sans doute, une mauvaise maison de retraite en France. Mais le sujet est monté, coupé, comme une émission de télé-réalité, un concept sur lequel France Télévisions a longtemps "craché" !
La BBC a été condamnée pour avoir diffusé en 1999 une émission complétement montée par un pseudo-journaliste " infiltré" dans l'Agence Elite, après que leurs avocats ont démontré que les séquences étaient coupées et remontées et que les phrases coupées et remises bout à bout n'avaient plus le sens originel...
Mais attention, Pujadas et Chabalier ne se mouillent pas. Lorsqu'après le reportage, Valérie Létard, secrétaire d'état à la Solidarité, exige de David Pujadas qu'il donne le nom de l'établissement infiltré, il refuse. Au courant avant la diffusion du sujet, elle avait déjà demandé l'adresse avant le plateau... — Tu rigoles ou quoi ?
Alors là, il agite sa carte de presse et parle de déontologie ! Et que deviennent les personnes qui périssent de ces maltraitances dont traite le reportage ? Faut savoir, si c'est vraiment comme ça, on ne diffuse pas, on alerte immédiatement l'Assistance Publique ! Mais son métier à lui, c'est d'animer, pas de se mouiller.
Idem pour la journaliste. Pendant le temps de son infiltration, un homme meurt parce qu'il n'a pas été soigné à temps... Mais Carole n'est pas intervenue. Ben quoi ?! Elle est journaliste elle, pas aide soignante.
Mais dites donc messieurs Sarkozy et de Carolis, ça ne s'appelle pas de la non-assistance à personne en danger ça ?! Le tout mandaté par le service public et financé par les deniers des contribuables...
Ainsi, Les Infiltrés filment l'agonie, comme un journaliste de la télé espagnole l'avait fait, en 1985, avec Omayra Sánchez, cette fillette colombienne de 13 ans, dont l'agonie durera trois jours, les jambes bloquées par un enchevêtrement de poutrelles et de briques, et dont seule la tête émergeait du torrent de boue. Mais, la télévision espagnole n'était pas en caméra cachée !
Chabalier, homme de terrain, se défend : "Il s'agit de confronter le téléspectateur à des situations anormales, voire condamnables, afin de provoquer un choc salutaire". L'argument est recevable sur le thème des maisons de retraite, il faut l'avouer. Il le sera un peu moins sur celui du travail au noir, la semaine prochaine, et plus du tout la semaine d'après, lorsqu'une journaliste infiltrera un magazine people. Quel "choc salutaire" peut-on trouver là-dedans ?!
D'ailleurs, chez Capa, tout le monde n'est pas d'accord avec ces méthodes qui consistent à mentir et truander pour s'infiltrer. Djaffer Ait Aoudia, l'un des infiltrés, a confié à Télérama que pour ses collègues, l'essentiel "c'est de multiplier les impostures, quitte à se faire passer pour un chauffeur de taxi afin de raconter les prostituées du bois de Boulogne". La politique de Capa lui reste tellement en travers de la gorge qu'il a engagé une procédure en référé pour empêcher la diffusion de son imposture !
Et c'est bien là, la limite de cette émission. La caméra-cachée n'est pas un moyen de parvenir à ses fins, mais une fin en soi. On imagine d'ici les réunions de rédaction... "Qui est-ce qu'on pourrait infiltrer cette semaine ?" Et qu'importe si on stigmatise une profession, en l'occurrence celle d'aide-soignante, on aura distrait. Prostitution, presse people, France 2 veut évidemment faire de l'audience.
Le service public dans toute sa contradiction messieurs-dames.
C'est vrai, après ça, Sarkozy pourra toujours crier au loup en parlant de l'émission de Julien Courbet, Service Maximum (qui aide les téléspectateurs victimes d'escroquerie), condamnant l'arrivée d'un pur produit TF1 sur France Télévisons (les majuscules ont leur importance, on en parle avec respect de cette télé d'Etat), si c'est pour ensuite faire pire que TF1 n'a jamais osé le faire...
Quelqu'un a-t-il pensé au personnel des endroits infiltrés ? Parce que, comme d'habitude, c'est eux qui seront virés, les premiers et pas les patrons !
Dénoncer les injustices, très bien, bafouer la charte des devoirs des journalistes (qui stipule qu'il est "interdit d'user de moyens déloyaux pour obtenir des informations"), à la limite, mais réunir toutes ces qualités pour finalement laisser des personnes âgées à l'agonie et faire de l'audience... Libé a raison, c'est "dégueulasse".
Julien Lamury
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