Anthony Delon a intitulé son livre Le premier maillon, mais il aurait pu choisir aussi Le maillon faible. Non pas qu'il le soit, mais parce que c'est un peu le message que lui a fait passer Delon Père, dont il n'a connu que l'ombre immense, telle celle de la statue du Commandeur. De l'enfance, il retiendra plus un sentiment d'abandon qu'une impression d'amour.
L'amour, heureusement, il l'aura quand même trouvé auprès de sa marraine Loulou, disparue en 2003. Loulou, sa seconde mère, qui ne remplacera pas tout à fait le père non pas absent, mais trop présent, celui-là...
Avec ce livre, le jeune homme de 44 ans lâche prise. Il va livrer ses blessures, ses espoirs déçus, évoquer — parfois avec un ton peut-être un peu trop romanesque — ce chemin un peu poissard, où rien ne lui sera épargné : la prison, la traque du fisc, les amours boiteuses. Il évoque notamment comment il apprend un beau jour de Marie-Hélène, une danseuse du Crazy Horse plus âgée que lui avec qui il a entretenu une très brève relation, qu'il va être père. "Piégé !, réagit-il. Au-delà de la trahison, j'ai vécu cette annonce comme un viol. (...) Je m'étais juré que mon premier enfant, je le ferais par amour, avec une femme que j'aimerais. Que je fonderais un foyer, une famille, et que, bien évidemment, je réussirais là où mes parents avaient échoué." Il évoque la douleur de voir Marie-Hélène élever cette enfant dans le culte d'un père absent mais 'célèbre' ", lui reproche d'avoir tout calculé, se sent manipulé. Il revient sur sa rencontre avec cette enfant, à ses 19 ans, sur cette relation qui n'a jamais existé, remplacée par un test de paternité et un procès…
Pourtant, on sent peu à peu poindre une chance inattendue : au moins, il ne sera pas un de ces gosses de stars qui perdent leur vie, entre l'argent trop facile, le piston trop toyal, l'indulgence sans limite.
D'ailleurs, à tous ceux qui attendent un plaidoyer anti-Alain Delon, nous déconseillons la lecture de ce livre. Ils n'y trouveront ni anecdotes truculentes, ni haine recuite. Bien au contraire. S'il évoque sa peur d'enfant de son paternel, le respect teinté d'affection n'est jamais loin. Malgrè tout, l'ombre immense passe souvent dans le ciel d'Anthony. Et si le fils un peu maudit se retrouve parfois sur le divan d'un psy, il garde l'essentiel de ses confidences pour le thérapeute. Nous n'en saurons donc rien ou presque...
Finalement, s'il devait y avoir un fil directeur à cette débauche d'anecdotes, ce serait la problématique de la paternité, de la filiation. De la transmission du savoir, et des sentiments. A plusieurs reprises, Anthony Delon réitère sa volonté de faire de cet ouvrage un legs à ses filles : "Quelqu'un m'a dit récemment que dans certaines tribus africaines, écrit-il, c'est à quarante-trois ans que les hommes ont, d'après les sages, l'âge de transmettre leur savoir. A quoi sert un homme, si ce n'est à donner et à partager ? (...) Ce livre est né pour mes filles Loup et Liv. Par amour, en pensant faire mon devoir de père. A cœur ouvert."
Catharsis quand même, ce livre libérateur sape pierre après pierre la muraille invisible qu'Anthony Delon s'est construite dès le plus jeune âge, persuadé que "ça ne pleure pas, un homme", et le conduit vers ce qu'il a toujours voulu être, "le premier maillon d'une nouvelle chaîne"...
Anthony Delon, Le premier maillon, aux éditions Michel Lafon, 17,95 €.
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