Quelques jours après avoir découvert le résultat de l'observation acérée d'Eric Dahan - fameux papillon de nuit qui signait les étranges Nuits Blanches de Libération - à l'occasion de la première du film-documentaire que ce dernier lui consacre (Bernard-Henri Lévy, la Déraison dans l'Histoire), le plus médiatique des intellectuels français dévoilent quelques pans de plus dans les pages du magazine GQ.
Dandy penseur à la fois insaisissable (sauf par l'exploration de sa trentaine d'ouvrages) et inébranlable, un mélange des genres et des postures qui lui vaut depuis toujours d'être le centre de gravité d'une controverse ambiante, Bernard-Henri Lévy a ouvert les portes de son appartement parisien du boulevard Saint-Germain à l'interviewer vedette de l'élégante revue : Frédéric Beigbeder. Un jet-setteur intello dont les questions souvent provocatrices et un brin hors champ appellent des réponses... intéressantes. Ce fut le cas lors de cette rencontre.
Comme pour élucider la suspicion entretenue à son encontre par son goût pour le luxe, les voyages - d'agrément et d'observation géopolitique -, et sa rigueur intellectuelle, le compagnon d'Arielle Dombasle martèle qu'aimer bien vivre n'est pas un luxe interdit aux écrivains : "Je fais mon métier d'intellectuel d'un côté. Et j'aime la vie, de l'autre, explique-t-il lapidairement. C'est d'une simplicité absolue." Rattrapé par sa fougue, il renchérit un peu plus loin : "Ce n'est pas pour rester vivant que je sors de ce que vous appelez mon ghetto doré. C'est parce que je suis vivant ! Non mais c'est vrai ! Il y a de moins en moins de gens vivants autour de nous. Y compris chez les gens jeunes, il y a de plus en plus de morts vivants - des gens qui croient être vivants et mais dont des pans entiers de l'être sont comme morts. Moi, je suis heureux de vivre. J'aime la volupté. L'action. J'aime écrire. Je travaille comme une brute, je m'épuise, je cisèle mes livres presque indéfiniment. Bref, je suis vivant. Aussi vivant qu'il est possible de l'être. (...) Il faut arrêter avec l'hypocrisie, le goût de la vie n'est pas incompatible avec le travail d'écrivain."
Une façon d'expliquer cette frénésie qui le caractérise ("Ils servent à quoi les écrivains ? A ménager leur santé ou à écrire des grands livres ?") et lui vaut l'inimitié de ses détracteurs, lesquels voient en lui une sorte d'imposteur. Des attaques qui n'ont jamais entravé son mode d'agir : "Le grand âge n'a pas l'air de m'accepter dans son règne implacable. C'est vrai que j'ai 60 ans. Mais, comment vous dire... (...) Avoir 60 ans n'a pas beaucoup d'importance. Je ne l'intègre pas dans mon concept, dans ma définition de moi-même. A 20 ans, j'entends l'appel de Malraux, je prends mon billet d'avion et je vais au Bangladesh. A 45, je vois les snipers qui tirent sur Sarajevo, je prends une voiture, je franchis les lignes serbes, j'entre dans la ville assiégée. A 60 ans, j'apprends que les Russes marchent sur Tbilissi..."
Des pérégrinations qui lui ont valu quelques passages en prison : "En Inde, il y a 35 ans. Au Pakistan, il y a 25 ans. En Argentine, aussi, à la fin des années 1970, sous le régime des généraux fascistes. Mais, chaque fois, brièvement. Et vous ?", glisse-t-il malicieusement en connaissant par avance la réponse. "Je m'en souviens. Je vous avais même envoyé un petit SMS d'amitié, vu l'épreuve abominable que vous traversiez", ajoute-t-il. Les deux hommes abordent ensuite la question de l'expérience de la drogue, intimement liée à des pans d'histoire de la littérature, lorsque Beigbeder lâche : "vous avez souvent raconté que vous preniez des amphétamines pour écrire". "Plus maintenant, répond l'intéressé. Les effets secondaires sont trop dangereux. Je me suis plutôt mis, du coup, à la cortisone. Quant à l'héro, au LSD, tout ça, j'ai toujours évité. La seule chose, c'était au Mexique, il y a quarante ans, un peu de champignons hallucinogènes... Ça a un avantage : on discute avec les morts. C'est vrai : on change complètement de coordonnées temporelles et on se met à être contemporain, soudain, de tout un monde de morts et de spectres. Mais je n'aime pas parler de tout ça. Ça choque mes enfants."
Mais là, l'heure est à la légèreté. BHL boucle ses bagages pour l'Ile Maurice : "J'y vais pour me reposer et travailler. Au Royal Palm Hotel qui a un avantage : ce lagon. Nous avons l'habitude, avec Arielle, d'y nager très longtemps. (...) C'est l'un des secrets de fabrication de mes livres : je les commence en nageant. C'est en nageant que je réfléchis le mieux", analyse-t-il. Avant de révéler un autre secret industriel : "J'aime le soleil. Et j'aime, comme tous les gens qui aiment le soleil, être habillé le moins possible. (...) Quand je travaille, quand j'écris, c'est généralement nu."
G.J.
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