Comme le chantent les Wriggles, dans ce petit délice poétique de Papillons : "C'est un bijou sans corps, un corps sans envie", ou encore "un jardin sans verdure, une verdure sans couleur, une couleur sans peinture, une peinture sans auteur". Une musique sans paroles ne fait pas une chanson.
Hier soir, Nagui, maître de cérémonie des 24e Victoires de la Musique, l'a souligné ("Sans texte, ça peut être très joli, mais ça reste un instrumental") au moment de recevoir l'un des plus ardents paroliers de notre paysage musical, énorme contributeur à son patrimoine et à ses lettres de noblesse : Jean-Loup Dabadie.
A quelques jours de son intronisation à l'Académie (il y avait été élu le 10 avril 2008), cette éminence de la chanson française recevait hier soir, sur la scène du Zénith, une Victoire d'honneur pour l'ensemble de son oeuvre, riche, outre sketches et pièces de théâtre, de centaines de textes de chansons. Des productions qui font partie de l'héritage collectif, et ont acquis leurs lettres d'or par la voix des plus immenses interprètes.
Pour cette Victoire méritée et ce moment d'intense émotion, les organisateurs avaient concocté un numéro en forme d'hommage savoureux : un court (difficile de faire autrement) medley de certains de ses plus beaux textes et de leur postérité musicale, interprétés par Emma Daumas, Patrick Fiori, Martin Rappeneau, Elodie Frégé et Julien Clerc, son grand complice, évidemment.
Emma Daumas ouvrait le bal en reprenant, de façon un peu ampoulée mais voluptueuse, Holidays, chantée en 1972 par Michel Polnareff (qui en signait également la musique). Puis Patrick Fiori apparaissait au milieu des travées du Zénith, prouvant qu'il est un magnifique interprète (un peu en mal de bonnes chansons pour ses propres albums...) sur ce bijou qu'est L'Italien, naguère interprétée par feu Serge Reggiani. Son regard plongé dans celui de Fiori, Jean-Loup Dabadie reprenait les paroles du bout des lèvres... Le brillant Martin Rappeneau (dont le nouvel album vient de paraître), au piano, enchaînait ensuite avec Dans la maison vide (encore Polna), une chanson qui, de façon très troublante, aurait pu être composée pour lui ou même par lui. On passera rapidement sur la performance suivante : Elodie Frégé, lascive à souhait (ça, elle sait faire), massacrera honteusement Le coeur trop grand pour moi. Par bonheur, l'interprète originel reprend le flambeau et la salle chavire : Julien Clerc descend du public sur Partir pour retrouver tout ce petit monde, Dabadie compris, sur le rebord du piano à queue.
Avec la classe qu'on lui sait, il saluera son ami au moment de lui remettre (il a failli oublier, en fait) sa Victoire d'honneur : "Un des plus grands auteurs de la chanson française, mon ami, mon frère. Evidemment, quelqu'un dont je suis très fier qu'il m'ait confié quelques mots pour mettre des musiques dessus", dixit Juju.
La parole au héros du soir, mais aussi de décennies de chanson française : "C'est une victoire provisoire sur l'anxiété et l'incertitude. Ma seule certitude, c'est l'incertitude. J'aimerais dire à mes confrères paroliers qu'il ne faut jamais se décourager et remettre cent fois, mille fois l'ouvrage sur le métier pour une chanson." On laissera le soin à cet illustre amoureux des belles lettres et des beaux airs qui les habillent de conclure, par un geste d'un militantisme élégantissime : "Le combat continue".
Guillaume Joffroy
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