Pour les non-initiés, il leur suffira de savoir que cet homme a profondément bouleversé le monde de la musique et déterminé l'art des plus grandes stars du jazz (Miles Davis et Bill Evans en tête) - celui de l'improvisation tout particulièrement.
Et pour les puristes et les passionnés, c'est le théoricien et auteur de l'ouvrage fondamental Le Concept chromatique lydien d'organisation tonale qu'il convient aujourd'hui de saluer : George Russell s'est éteint avant-hier 27 juillet 2009 à Boston, à l'âge de 86 ans, des suites de complications liées à la maladie d'Alzheimer dont il était atteint.
Après s'être initié au jazz en tant que batteur durant ses jeunes années, c'est lors de son hospitalisation (en raison d'une tuberculose) au début de la Seconde Guerre mondiale qu'il apprend d'un autre patient les rudiments de la théorie de la musique.
Au lendemain du conflit, il abandonne rapidement l'idée de devenir batteur par vocation après avoir vu dans ses oeuvres Max Roach, et gagne New York où il côtoie la fine fleur du jazz de l'époque, dont le repaire est l'appartement de Gil Evans sur la 55e. A cette période, un échange avec Miles Davis va constituer le déclic de sa vocation : George Russell, demandant à Miles quel était son but ultime en musique, reçut pour réponse "apprendre tous les enchaînements d'accords" - se doutant que le jeune Miles, 18 ans à l'époque, savait déjà arpéger tous les accords, Russell déduisit qu'il s'agissait d'étudier la relation harmonique entre les accords (les "accords en mouvement").
Il devint alors le défricheur du courant de jazz modal qui ouvrit un champ insondable à l'improvisation et connut son essor peu après, avec, notamment, l'album Kind of Blue de Miles ou les travaux de Herbie Hancock, John Coltrane ou Bill Evans. Edité en 1953 dans sa première version, la bible Lydian Chromatic Concept of Tonal Organization s'enrichit en 1959 d'une autre mouture (Lydian Chromatic Concept of Tonal Organization For Improvization). Miles Davis commenta ainsi cette évolution : "La musique modale, c'est sept notes à partir de chaque gamme, chaque note. Une gamme par note, une mineure. George Russell avait coutume de dire qu'en musique modale le do se trouve où le fa devrait être. Que tout le piano commence à fa. Ce que j'avais appris, c'était que quand on jouait en modal, on pouvait continuer à l'infini. Inutile de se soucier des grilles ou des trucs comme ça. On peut tirer davantage de la ligne musicale. Quand on travaille de façon modale, le défi, c'est de voir quelle inventivité on peut avoir alors sur le plan mélodique. Ce n'est pas comme quand on s'appuie sur des accords, quand on sait, au bout de trente-deux mesures, que les accords sont terminés, qu'il n'y a rien d'autre à faire qu'à se répéter avec des variantes. Je m'écartais de ce système, j'allais vers des approches plus mélodiques et l'approche modale me semblait plus riche de possibilités."
Des travaux qui ont pesé sur l'évolution globale de la musique, bien au-delà des frontières du jazz. Batteur, pianiste, arrangeur, compositeur (particulièrement The African Game, 1983), enseignant à l'université de Boston, chef d'orchestre (avec l'International Living Time Orchestra avec lequel il tournait) et thérocien, George Russell, auteur avant-gardiste de l'album référence The Jazz Workshop, avait été récompensé à maintes reprises par les prix les plus prestigieux (dont le 1990 National Endowment for the Arts American Jazz Master Award).
G.J.
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