Le drame scolaire serait-il en passe de devenir un genre cinématographique à part entière ? Avant même sa parution sur les écrans (et, partant, bien avant sa consécration lors du dernier Festival de Cannes), l'incursion à l'école de Laurent Cantet (spécialiste ès délicatesses sociologiques, depuis Ressources humaines) avec Entre les murs faisait débat. Pas annoncé lors de la conf' de presse traditionnelle de la sélection cannoise, projeté incognito (ou quasi) en plein après-midi en toute fin de quinzaine, prémâché par les observateurs telle une simple... curiosité. Avant que tout change, une projection et quelques lauriers plus tard.
La Journée de la jupe connaît un destin étrangement similaire, mais, pour le dire clairement, le mérite plus. Rejeté par la plupart des producteurs, estimant qu'on "ne peut pas montrer 'ça' ", il sera diffusé sur Arte le 20 mars, puis projeté de façon peut-être moins confidentielle que prévue sur les écrans. Le réalisme social au grand écran prend son élan pour balancer sa nouvelle claque. Car la nouvelle réalisation de Jean-Paul Lilienfeld (Quatre garçons pleins d'avenir), dont Isabelle Adjani tient la vedette, va beaucoup plus loin - l'héroïne dispensant son cours de français en braquant un revolver sur ses élèves. A voir La journée de la jupe, on pourrait se demander s'il n'y a pas naturalisme édulcoré (Entre les murs) d'une part, et naturalisme exacerbé (La journée de la jupe) de l'autre. Trash, sans compromis. Projection pas même fantasmée d'une réalité psycho-sociologique. Sans nécessité d'un juste milieu.
Au programme (pas très scolaire), un film qui, soixante ans après, reprend d'une certaine façon le flambeau de L'Ecole Buissonnière, un classique de l'après-guerre (1949) du résistant communiste Jean-Paul Le Chanois : une oeuvre portée par Bernard Blier en instituteur de campagne confronté au désintérêt de ses élèves, et décidé à changer son approche. Un manifeste pour une pédagogie.
De nos jours, ce n'est plus seulement l'intérêt et les programmes scolaires qui sont en jeu, mais le respect mutuel profs-élèves. Du temps de L'Ecole Buissonnière, jamais on aurait eu à penser le problème - et encore moins à le penser dans le sens d'un respect du maître envers les élèves. Mais les choses étant ce qu'elles sont, les rapports humains en cadre scolaire sont aujourd'hui à feu et à sang, monopolisent la mission d'éducation. Au coeur de cet enfer moderne vu par Lilienfeld, Isabelle Adjani.
Dans l'édition à paraître samedi du Figaro Magazine, la comédienne livre ses confidences exclusives sur ce projet qu'elle a pris le risque d'accepter. Alors qu'elle était absente de la dernière Berlinale (en raison... d'un bras cassé), au cours de laquelle le film a été chaudement salué, elle revient en profondeur sur cette expérience.
Jean-Christophe Buisson, qui recueille ses propos pour Le Figaro Magazine, rappelle en préambule que "l'Education nationale comme les syndicats refusent de soutenir officiellement le film dans la mesure où un enseignant y fait usage d'une arme, 'ce que l'on ne saurait cautionner' ". "Comme s'il était question de cela...", ironise le journaliste pour écarter d'une main de texte cette pudeur gênée. Il préfère enchaîner sur le portrait de cette "femme au bord de la crise de nerfs" campée par Isabelle Adjani : "tour à tour maternelle et meurtrière en puissance, calculatrice et désespérée, cynique et affectueuse, zen et déchaînée, irrésistible dans l'ironie grinçante et inquiétante dans la menace hystérique".
L'intéressée, soulignant la structure de "tragédie contemporaine" du film, son respect des "codes du genre d'un vrai film de prise d'otages" et "ses dialogues sanglants", salue ses qualités d'observation sur l'intégration, la sexualité adolescente et le rôle de l'éducation dans les quartiers défavorisés. Attirée par tant d'audace, bluffée par le culot de la scène d'ouverture, "très violente, paroxystique", elle s'est elle-même heurtée à la frilosité de son entourage : "Quand j'en parlais autour de moi, on se montrait embarrassé et on m'incitait plus ou moins à renoncer parce que le film abordait un véritable tabou. Cette hostilité, au lieu de me décourager, a fortifié mon instinct et mon engagement."
Dans la composition extrême de son personnage de Sonia Bergerac, elle retrouve toutefois des données très personnelles : "Cette femme fragilisée, qui essaie de revaloriser sa vocation et le devenir de ces enfants en s'y prenant comme une braqueuse déjantée, me rappelait certaines personnes que j'ai pu croiser. Ainsi la mère de mon compagnon. Ancienne professeur, elle a vécu des scènes de violence comparables à celles du film, à ce détail que l'arme brandie à son encontre était un couteau et non un pistolet." Idem, son parcours d'élève refait surface : "Je baignais déjà en pleine mixité sociale : chaque matin, je prenais le bus pour aller au lycée de Courbevoie et j'y croisais des filles de Neuilly. Je ne rêvais que d'une chose : me donner les moyens de quitter 'l'arrière-cour de la capitale'."
Si le réalisateur, Jean-Paul Lilienfeld, répond avec aplomb, dans un encadré salvateur de cet entretien du Figaro Magazine, aux objections prévisibles, Isabelle Adjani, une fois son boulot d'actrice accompli, prend du recul : "Mon avis est juste celui d'une citoyenne française, mère de famille et parent d'élève... Il me semble que ce sont nous, les responsables : nous ne pouvons pas faire reposer sur les seules épaules des enseignants l'éducation de nos enfants. Si nous tenons à notre liberté, nous devons la construire avec eux, sinon nous serons livrés aux chantres du tout-sécuritaire : et la sécurité, ce n'est pas la liberté..."
"J'aurais très bien pu être enseignante, conclut-elle en analysant son personnage. (...) Savoir si je n'aurais pas moi aussi pété les plombs, c'est une autre question..."
Une question qu'il est temps de se poser avec elle en retrouvant l'intégralité de cet entretien dans Le Figaro Magazine, avant d'oser voir La Journée de la jupe, au programme des meilleures élèves parmi les salles obscures ce 25 mars.
Guillaume Joffroy
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