Stop. Avant de frapper à la porte de la chambre 11, arrêtez-vous un instant ; prenez le temps de respirer à pleines narines le fumet mystérieux et franc, subtil et provocateur, qui s'en dégage. Mmm... Gumbo ? : le titre du second album de Room Eleven (après Six White Russians and a Pink Pussycat), band néerlandais incapable - et quel bonheur ! - de choisir entre jazz atmosphérique et espièglerie azimutée (folk, blues, latin music, pop touch, manouche...), contient en lui-même sa recette.
Ce n'est pas un hasard s'il se réclame d'un des plus traditionnels plats de Louisiane, le gumbo, un ragoût de viande ou de poisson inspiré de la bouillabaisse, qui contient également une sainte trinité légumière (céleri, oignon, poivron) : outre son caractère hybride, ce mélange de saveurs et de textures évoque la capitale mondiale du jazz et ses savoureuses "déviances".
Mmm... Gumbo ? joue de sa fantaisie gustative en narguant les tympans - les papilles des oreilles, en somme : on savoure (Mmm...) et on s'interroge (?). Mais pas longtemps. Car l'extase du gastronome mélomane l'emporte vite : l'étonnant quintette, né en 2006 lorsque la brillante chanteuse, Janne Schra, diva jazz s'il en est, déposa une annonce sur le mur de la fac d'Utrecht pour trouver un co-songwriter (en l'occurrence, le guitariste Arriën Molema a été le plus prompt), signe là un des vrais sommets de l'année, à porter au crédit de la catégorie "jazz hybride".
Dans ce patchwork délicieux et toujours intriguant, une constante : la voix accrocheuse de Janne, qui jongle entre puissance et nuance pour parcourir toute la gamme des épices vocales. Puissante, nerveuse, pointue, elle sait aussi se faire sensuelle, charmeuse, enfantine, voix de tête... Parfois animée d'un léger vibrato, souvent agitée d'un swing irrépressible, tantôt gouailleuse, tantôt lascive... : un régal, qui laisse une empreinte suave et reposante. Un journaliste néerlandais la décrivait pour sa part ainsi : "une prairie luxuriante, juste après le lever du soleil, lorsqu'elle est recouverte de la rosée du matin".
Le Hey hey hey ! initial de l'album annonce la couleur dès sa marche liminaire assortie de cuivres et du "hey hey hey" scandé avec vigueur. Une ambiance de banda qui laisse place au raffinement des couplets piano/boîte à musique. Le What will it be ? qui suit s'aventure du côté du tango avec une volupté ténébreuse que vient secouer un grain de folie andalou. Puis arrive cet incroyable La La Love, amuseur, déjanté et anachronique, composé quelque part entre la magnifique tradition du jazz vocal/choral (on retrouve cette tentation dans Seeds, un peu après) de la première moitié du vingtième siècle (les Puppini Sisters s'y sont risquées avec succès) et son histoire cabaretière : génial et réjouissant. A fredonner sans modération, même pour qui ne parle pas un mot de hollandais. Le voyage au long cours se poursuit avec Looking at my feet, ballade alanguie qui oscille entre blues, violon tzigane et bouts de country sur un tempo de valse ("one, two, three"). Plus tard, on se remettra à danser comme des diables sur cette Ode cabaretière et démente, dans un registre qui a réussi au Chicago de Rob Marshall (pensez à l'ouverture de All that jazz). On s'enlace alors avec une pure merveille : l'amoureux Lovely Morning - une tendresse à se passer en boucle. Un autre câlin ? Not jealous vous y contraindra. Le solaire Shyness reconvoque ensuite les cors sur un arrangement précieux de cordes discrètes qui hébergent le chant de la pluie et des oiseaux, juste avant le road-trip aride et blues-rock de Rainy Day in the sun.
Bien mieux que nos mots, dérisoires au regard du bonheur procuré par cet album auquel a contibué l'Américaine Dayna Kurtz, le MySpace de Room Eleven vous donnera un bel avant-goût de son Gumbo, avec de nombreuses vidéos à l'appui. Pour la suite, il faudra patienter jusqu'au 20 avril, date de la sortie digitale de Mmm... gumbo ?.
Vous verrez, vous vous resservirez !
Guillaume Joffroy
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