Nous sommes le 10 septembre 1938 à Hambourg, en Allemagne. Karl Otto Lagerfeldt vient au monde et il faudra attendre 1953 pour qu'il foule le sol français. Patience...
Une voyante a prédit à la mère de Karl Lagerfeld que son fils serait un prêtre. Mais cette dernière qui a elle-même trop souffert de sa propre éducation religieuse, interdit à son enfant de mettre un pied dans une église. Pourtant, même si le jeune Karl emprunte la voie tortueuse de la mode, un milieu prêt à toutes les excentricités, il n'est pas totalement certain que la diseuse de bonne aventure se soit trompée. A 70 ans, le styliste qui officie depuis 1983 chez Chanel, affiche depuis 2000 un look de clerc, croisé à celui d'un rockeur glam. Et pour cause, habillé d'un costume noir et d'une chemise blanche à col dur - sa marque de fabrique - qui rappelle étrangement le col romain porté par les ecclésiastiques, le créateur parfaire sa tenue de ses célèbres lunettes fumées et portent aux doigts une multitude de bagues qui lui donnent un air magistralement gothique. Le personnage ne serait pas non plus ce qu'il est, s'il n'arborait pas en toute circonstance ses cheveux tirés vers l'arrière et noués en catogan.
Mais revenons à l'époque où le maître de la mode déambulait avec une chevelure plus poivre que sel. Nous sommes en 1983 et Chanel fait appel à Karl Lagerfeld pour secouer cette grande dame qui n'a plus de réputé que son nom. La machine fonctionne mais s'est reposée sur ses acquis et il faut trouver un génie pour mettre de l'huile dans les rouages. M. Lagerfeld, de ses propres mots, compare l'état de la Maison à la Belle au bois dormant. Dans un documentaire qui lui est consacré (Lagerfeld Confidentiel de Rodolphe Marconi, sorti en octobre 2007), il précise qu'elle n'était d'ailleurs pas si belle que cela... Pourtant, c'est d'un pas décidé qu'il relève le challenge et reprend en main la direction artistique de l'établissement pour le mener dans les hautes sphères du "fashion design". Et aujourd'hui, force est de constater que Karl Lagerfeld a parfaitement réussi. C'est un succès ! Les présentations des collections restent des événements suivies par les fashionistas du monde entier quand Milan, Londres et New York gardent un œil bienveillant sur les podiums parisiens.
Il faut avouer que le nom de Karl Lagerfeld était déjà bien installé dans l'univers de la mode. Dans les années 1960, il collabore non seulement avec Fendi mais également avec la marque Chloé pour qui il va créer et dessiner le prêt-à-porter et les accessoires pendant 20 ans. Avant cela, c'est en solo qu'il se lance à la conquête des grandes places européennes avec une certaine réussite (France, Royaume-Uni, Allemagne et Italie). Rappelons aussi qu'à 20 ans, il devient directeur artistique chez Jean Patou et qu'en 1955, à 17 ans, il remporte le premier prix du concours organisé par le Secrétariat international de la laine, en présentant un manteau. Cette récompense lui vaudra d'ailleurs d'occuper le poste d'assistant du couturier Pierre Balmain. Et si Karl Lagerfeld fait mouche, c'est tout simplement parce qu'il s'adapte au temps qui change. En 2007 par exemple, lorsque Marc-Olivier Fogiel dans "On ne peut pas plaire à tout le monde", sur M6, demande au D.A de Chanel "A votre âge, vous sentez-vous "In"" ? il répond "Evidemment". Question stupide ? Autre exemple : en 2004 lorsque Karl Lagerfeld s'associe à H&M pour proposer au public une collection de trente pièces, les boutiques de la marque suédoises ont littéralement été prises d'assaut. Elles - les consommatrices - voulaient toutes leur vêtement signé du grand créateur ! S'il fallait une preuve pour montrer que le haut de gamme ne séduit pas que les élites, c'est chose faite. C'est vrai que depuis 2000, le public a un regain d'intérêt pour Karl Lagerfeld. Et sa transformation physique y est pour beaucoup : il a perdu plus de 40 kilos en 13 mois (1) ! Certains affirment même en moins d'un an. Il n'en fallait pas plus pour créer le buzz. Tout le monde cherche à comprendre comment il est parvenu à un tel changement de style et d'image. Il apparaît énigmatique. Il devient une icône. D'autant plus que le mystère l'entoure. Il ne serait pas né en 1938 comme il l'affirme mais en 1933. Son père ne serait pas suédois mais bien allemand. Peu importe, l'homme est opaque et on adore.
Au-delà de son don pour créer les tendances, Karl Lagerfeld impressionne car tout ce qu'il touche semble lui réussir. En janvier 1987, il débute la photographie. Et là encore, le succès est au rendez-vous. Cette rencontre avec l'objectif, il la doit à son perfectionnisme, son intransigeance. Alors qu'il surveille l'élaboration d'un dossier de presse, il trouve ringard le travail des photographes choisis. Pis, il les trouve incompétents. S'il est insatisfait, alors, il fera le travail lui-même. Et ça marche ! Non seulement, il réalise les clichés des dossiers de presse mais également des catalogues, du rédactionnel... Et de la publicité, un secteur qu'il affectionne tout autant que la mode. Son travail plaît et nombreuses sont les âmes qui rêvent d'être un jour immortalisés à jamais par l'artiste. Le mot est lâché ! Oui, Karl Lagerfeld se révèle bien être un artiste qui insuffle un style, une beauté. Vanessa Paradis, Anna Mouglalis, Nicole Kidman, Claudia Schiffer le savent bien, elles qui ont eu la chance et l'honneur de poser devant le Maître. Son œuvre se révèle très prisée. Dernièrement, alors qu'il présentait une quarantaine de clichés dans les appartements de Madame de Maintenon à Versailles, dans le cadre d'une exposition ayant pour thème le célèbre château, l'une de ses photos a été dérobée. Le phénomène "Da Vinci Karl" serait-il en marche ?
Ce passionné d'histoire, d'architecture, de musique (plus particulièrement celle du 18e siècle français) est aussi un amoureux des mots. Il aime lire. Il aime écrire. Et chose rare, il écoute et observe ses contemporains même si certains pensent qu'il s'écoute surtout parler. En tout cas, en 1999, il ouvre une librairie 7L avant de monter sa propre maison d'édition. Ce touche à tout crée aussi la marque de vêtements Karl Lagerfeld, des parfums (Chloé en 1975 ; Lagerfeld pour homme en 1975 ; Photo en 1991 ; Jako en 1998), des costumes pour l'opéra La Scala de Florence, le Burgtheaterde Vienne ou encore pour le ballet de Monte-Carlo.
(1) Le meilleur des régimes : comment j'ai perdu 42 kilos en 13 mois de Karl Lagerfeld (Robert Laffont)
Aurélya Bilard
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