Remplir des salles gigantesques, se produire à Coachella, chanter avec Dua Lipa ou compter plusieurs Victoires de la musique à son palmarès, mais se retrouver démunie devant certaines choses très ordinaires. C’est un peu ce que Angèle a révélé subir au quotidien. Un paradoxe que la chanteuse a fini par regarder en face après plusieurs années vécues à cent à l’heure. Derrière l’impressionnante machine professionnelle s’était construite une jeune femme capable de maîtriser presque tous les aspects de sa carrière, mais qui avait laissé une partie de la vie quotidienne lui échapper.
Il faut dire qu’Angèle Van Laeken n’a pas vraiment connu une vingtaine ordinaire. Lorsqu’elle se fait connaître avec La loi de Murphy en 2017, elle a 22 ans. Le succès s’accélère presque immédiatement avec Brol, puis des chansons comme Tout oublier, Balance ton quoi ou Ta Reine. Son deuxième album, Nonante-Cinq, sorti en 2021, confirme son statut et l’entraîne dans une nouvelle tournée particulièrement intense. Écriture, composition, production, image, elle apprend progressivement à tout maîtriser. Cette volonté d’indépendance tient aussi à son refus d’entrer dans une case. "Je voulais rester pure, faire de la musique comme je l’entendais", explique-t-elle aujourd’hui dans une entrevue avec Vanity Fair. Quitte à choisir précisément la direction que personne n’attend d’elle. Cette exigence a cependant un prix.
Après la tournée de Nonante-Cinq, la chanteuse se retrouve épuisée par les voyages, les concerts et une exposition permanente. Elle ressent alors le besoin de prendre ses distances. "J’étais fatiguée d’une exposition que, paradoxalement, j’avais choisie. Mais j’avais besoin de me désintoxiquer, d’oublier que j’étais chanteuse et connue", reconnaît-elle. À cette fatigue professionnelle s’ajoutent des bouleversements plus personnels. Angèle perd sa grand-mère paternelle, qu’elle surnommait "Mamy Pilou", tandis que son frère Roméo Elvis devient père. "Dès la vingtaine, j’avais une boîte et des responsabilités professionnelles. J’étais un bébé adulte", analyse-t-elle. Une formule qui résume assez bien le décalage qu’elle ressent alors. À moins de 30 ans, Angèle dirige déjà une entreprise, assume une carrière internationale et remplit des Arena. Pourtant, dans son quotidien, certaines étapes élémentaires vers l’autonomie n’ont jamais trouvé leur place.
Au plus fort de cette période, elle réalise ainsi qu’elle ne sait “pas conduire ou faire fonctionner le four”. Angèle choisit alors quelque chose qu’elle s’était rarement accordé : du temps. Une parenthèse nécessaire pour remettre des choses simples dans une existence longtemps organisée autour de sa carrière. La chanteuse part notamment rejoindre des amis à New York. La ville, qu’elle décrit comme “extrêmement intense”, lui procure paradoxalement “beaucoup de paix”. Loin de ses habitudes, elle peut simplement découvrir, observer et profiter sans avoir constamment un objectif professionnel à atteindre. De retour en Belgique, une autre petite révolution se produit : Angèle passe son permis de conduire.
Un geste banal pour beaucoup, mais qui symbolise pour elle une nouvelle forme d’indépendance. Désormais capable de prendre la route seule, elle redécouvre même son propre pays. Elle raconte notamment être allée “un nombre incalculable de fois à Gand”, comme si elle s’autorisait enfin à explorer d’autres endroits par elle-même. Ce retour aux choses simples accompagne une évolution plus profonde. Angèle ne se définit plus comme cette très jeune artiste propulsée brutalement au premier plan. "Maintenant je suis adulte-adulte. Je ne suis plus une petite fille, mes parents sont devenus grands-parents", constate-t-elle. Elle ne prétend pas pour autant avoir trouvé toutes les réponses. Elle reconnaît ne pas encore savoir ce qu’elle souhaite faire de sa vie personnelle ou si elle voudra un jour avoir des enfants comme son frère Romeo Elvis.
À 30 ans, elle semble surtout avoir accepté cette incertitude. Une évolution qui se retrouve jusque dans sa manière d’aborder la célébrité. En 2021, dans son documentaire Angèle, elle avait éprouvé le besoin de raconter elle-même son parcours après avoir eu l’impression de perdre le contrôle de son image. Aujourd’hui, son rapport à l’exposition a changé. "J’ai fait le deuil de vouloir contrôler ce que l’on dit de moi", confie-t-elle. La chanteuse s’est aussi découvert une nouvelle passion pour la danse et s’est entourée du collectif La Horde pour accompagner artistiquement ce chapitre. Là encore, elle expérimente, apprend et accepte de ne pas forcément tout maîtriser immédiatement.