Son nom de famille est comme un étendard. Un héritage parfois lourd à porter, parfois synonyme de fierté. Et, avec son patronyme vient tout un imaginaire qui serpente entre les couloirs feutrés, les arcanes de la République, les zones de guerre et les podiums de haute couture. Constance Debré, elle, raconte une enfance qui n’a rien du roman de salon, mais beaucoup du roman de survie. Ou du roman historique, quand on connaît la place qu’a occupée sa célèbre famille et ses aïeuls.
Constance Debré est la petite-fille de Michel Debré, premier Premier ministre de la Ve République, figure la plus connue d’une famille solidement installée dans les cercles du pouvoir et de la haute administration française. Son père, François Debré, grand reporter et écrivain, a longtemps incarné le côté intellectuel et médiatique de ce clan. Sa mère, Maylis Ybarnégaray, mannequin, appartenait à un univers plus mondain et artistique. L’ex-avocate reconvertie en écrivaine, qui fête ses 54 ans ce 10 février, est aussi la nièce des ex-ministres Jean-Louis et Bernard Debré. Rien que ça.
Un clan éminemment politique, chez qui "l’État, la République" primaient toujours, comme elle le résumait au Monde. Les Debré ? Des gens "conventionnels, classiques, sérieux", chez qui "une part du monde" est manquante, disait Constance. Son grand-père ? Un homme "raide et difficile d’accès". Sa grand-mère ? Une femme "drôle et sportive". Ce sont eux qui l’ont élevée, en grande partie. Constance Debré a grandi avec sa cadette, Ondine, dans l’ombre d’un nom prestigieux, mais au sein d’un foyer marqué par l’instabilité, la précarité matérielle et la dérive, surtout. "Comme mes parents n’y arrivaient pas, ma sœur et moi avons passé beaucoup de temps chez eux", racontait-elle.
Captivée par ces parents cultivés et romanesques, Constance Debré les a vus sombrer dans l’enfer des addictions. "Pas facile de côtoyer un être aussi fascinant" que sa mère mannequin, ni de grandir auprès du "plus beau et plus brillant des frères Debré". Le couple a été "emporté par sa propre chute", celle de la drogue, surtout de l’opium que le journaliste a découvert en Asie lorsqu’il couvrait les conflits dans les années 1970. "Mon père a fait deux expéditions au Laos pour acheter un bloc d’opium qu’il cachait dans des bobines de film, expédiées en France en poste restante", décrivait même l’écrivaine.
Ces voyages "devenus trop dangereux", ses parents "sont passés à l’héroïne". Plus simple d’accès en France à l’époque. Et le tourbillon s’est accéléré. "Avec l’opium, c’était à peu près sous contrôle. Avec l’héro, ça a complètement dérapé : leur consommation, les produits (alcool et médicaments), avec toutes les conséquences, plus de travail, plus d’argent, plus d’appartement…", résumait celle qui a d’abord fait carrière comme avocate pénaliste. Son enfance a été "déglingue". "Tous les draps, les livres, avaient des trous de cigarettes. On devait se débrouiller pour trouver de quoi dîner, rembobinait Constance Debré auprès du Monde. Mes parents se disputaient beaucoup. Ils pouvaient être violents l’un envers l’autre."
D’abord élevée dans un appartement spacieux de l’avenue de l’Observatoire, elle a été trimballée de HLM en HLM par ses parents devenus addicts. "Mes grands-parents étaient désolés, démunis. Les frères de mon père menaient leur carrière, sans se soucier de nous", regrettait-elle. Dans ses romans autobiographiques, qui oscillent entre autofiction et fragments de vie réelle, Constance Debré brosse souvent un portrait sans concession de ce couple parental : ce père brillant et aventurier, luttant contre sa dépendance et sa santé fragile, et cette mère, issue d’un milieu aristocratique, emportée par ses propres démons avant ses 50 ans, quand sa fille n’en avait que 16.
Le contraste entre l’image sociale voire historique, et la réalité quotidienne a laissé une empreinte intense chez les Debré. Là où d’autres enfants de familles puissantes apprenaient la gestion des privilèges, Constance a appris celle de l’incertitude, de la peur et de la débrouillardise. "Des enfances comme la mienne, dures, vous constituent", résumait-elle dans Le Monde. Grâce à ce chaos familial, elle dit avoir "appris à marcher différemment" des autres. "Leur chute et leurs addictions m’ont fait voir la face sombre de l’existence, ce qui fait partie d’une éducation complète, et d’une certaine façon je leur en sais gré", assumait-elle même.
Ce parcours cabossé a en effet façonné sa vie adulte de manière profonde. Après des études brillantes, menées au lycée Henri-IV, puis à l’université Panthéon-Assas et à l’ESSEC, elle est devenue avocate pénaliste. Constance Debré a finalement renoncé à cette carrière pour se consacrer entièrement à l’écriture. Mariée à un homme, mère d’un fils, la descendante des Debré a ensuite assumé son homosexualité et changé de vie. Désormais épanouie, elle a publié plusieurs romans autobiographiques, dont Play Boy (2018), Love Me Tender (2020), Nom (2022) et Protocoles, cette année. Des récits dans lesquels elle explore sans concession les héritages familiaux, la sexualité, la mère, la loi et la liberté individuelle.
Bien qu’élevée entre deux mondes qui n’ont rien à voir, l’autrice garde une tendresse particulière pour ses parents, si différents des autres. Mais presque dans le bon sens du terme, pour elle. "C’était une éducation parfaite, affirmait-elle dans les colonnes de Gala. Ils ne m’ont pas menti sur les difficultés à vivre. Sur la chute et l’incapacité à y arriver. Sur la réalité des passions, les bonnes et les mauvaises. Les deux m’ont beaucoup servi. De fait, les positions extrêmes de l’existence m’intéressent. Ils m’ont aussi transmis une grande curiosité du monde et le désir d’être bon dans ce qu’on fait."
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