Lorsqu’il pousse la porte du Théâtre de la Renaissance, Arthur Jugnot ne se comporte pas vraiment comme une vedette venue prendre possession des lieux. Un problème de climatisation, des lumières qui ne fonctionnent pas comme prévu, une question adressée à un technicien… Le comédien garde un œil sur tout. Une attitude qui en dit long sur la place qu’occupe désormais le théâtre dans son quotidien. Et pour cause, il ne se contente plus de monter sur scène, il veille aussi à ce que la machine tourne.
À 45 ans, le fils unique de Gérard Jugnot et de la costumière Cécile Magnan continue pourtant bel et bien sa carrière artistique. Après être apparu au début de l’été dans Zodiaque, la saga de TF1, il a terminé une tournée de la pièce Tout va très bien, de Ray Cooney, et doit prochainement jouer dans Un week-end chargé, d’Éric Assous. Mais ces dernières années, une autre facette de sa vie professionnelle a pris une ampleur considérable : celle de directeur de théâtre. Arthur Jugnot est aujourd’hui, avec son associé Morgan Spillemaecker, à la tête de quatre salles parisiennes : le Théâtre de la Contrescarpe, la Comédie de Paris, le Théâtre de la Renaissance et le Splendid. Un petit empire qui l’a aussi transformé en véritable chef d’entreprise.
Cette évolution n’est pourtant pas née d’une soudaine envie de délaisser la scène pour les bureaux. Elle répond au contraire à une volonté profondément artistique. Pour Arthur Jugnot, contrôler davantage les différentes étapes d’un projet est une manière de préserver sa liberté de création. "La quête absolue, c’est d’avoir la liberté artistique", explique-t-il. L’histoire a commencé il y a une vingtaine d’années, au Ciné 13 de Montmartre, qu’il gérait alors avec sa compagne de l’époque, Salomé Lelouch. Pendant deux ans, le couple s’occupe notamment de la programmation. Une première expérience qui lui donne envie d’aller plus loin. En 2006, Arthur Jugnot investit son propre argent aux côtés de Fred Thibault dans le rachat du Théâtre des Béliers à Avignon. Une aventure intense, en particulier pendant le célèbre festival. Fort de cette expérience, il poursuit ensuite son développement à Paris.
Il transforme le Sudden Théâtre en Théâtre des Béliers Parisiens. Mais le fils de Gérard Jugnot comprend rapidement qu’il préfère mener ces aventures à plusieurs. "Je n’ai pas l’âme d’un solitaire", confie-t-il dans les colonnes de Gala. Avec Morgan Spillemaecker, Arthur Jugnot a depuis franchi un nouveau cap. Les deux associés ont repris quatre théâtres dans la capitale, chacun ayant une fonction différente dans leur stratégie. La Contrescarpe et sa centaine de places sert ainsi de "labo", là où des créations peuvent être testées dans un format plus intime. À la Comédie de Paris, qui compte environ 200 places, les risques peuvent déjà être un peu plus importants. Le Splendid permet de passer à une autre dimension avec environ 300 fauteuils, tandis que le Théâtre de la Renaissance, avec ses quelque 620 places, oblige à penser beaucoup plus grand.
Cette diversité permet aux associés de faire circuler les projets et surtout de ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Une organisation qui donne à Arthur Jugnot la liberté artistique qu’il recherchait, mais qui implique également de lourdes responsabilités. Car derrière les rideaux rouges et les applaudissements, il y a désormais des salariés, des artistes, des intermittents et des dizaines de productions à faire vivre chaque année. Arthur Jugnot est devenu le patron de 34 salariés permanents, sans compter toutes les personnes employées ponctuellement autour des spectacles. "C’est une charge mentale", reconnaît-il à propos de cette responsabilité. Mais cette position de directeur lui offre aussi un privilège auquel il tient : celui de pouvoir prendre des risques que d’autres producteurs refuseraient peut-être.
C’est précisément ce qu’il fait avec Tout feu, tout flamme, son nouveau spectacle présenté à la Comédie de Paris. Cette "presque histoire" de Jeanne d’Arc prend la forme d’une comédie musicale décalée, avec chansons, chorégraphies, décors médiévaux et pas moins d’une cinquantaine de costumes. Le père de famille en a parfaitement conscience. S’il avait présenté un tel projet à un autre directeur de théâtre, rien ne garantit que celui-ci aurait accepté de le suivre. "Je ne suis pas sûr qu’il m’aurait dit banco", admet-il. Être son propre patron lui permet donc de se laisser une marge de folie. "Moi, je m’autorise parfois à me faire plaisir", résume-t-il.