Lorsqu’il est adjugé pour plus de 382 millions d'euros chez Christie’s à New York en novembre 2017, le Salvator Mundi entre immédiatement dans l’histoire. Non seulement parce qu’il devient l’œuvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères, mais aussi parce que sa vente dépasse largement le simple cadre du marché de l’art. Derrière ce record se cache en réalité une stratégie d’influence culturelle et économique à l’échelle mondiale.
Peinte autour de l’an 1500 et attribuée à Léonard de Vinci, cette représentation du Christ est alors le dernier tableau du maître florentin encore susceptible d’appartenir à un acteur privé. Son histoire ressemble à un roman : longtemps considérée comme l’œuvre d’un disciple, la toile est revendue pour seulement 45 livres sterling lors d’une vente Sotheby’s en 1958 avant d’être réattribuée à Léonard de Vinci en 2005, une authentification qui fera exploser sa valeur.
Quelques semaines après la vente record, le mystère entoure encore l’identité de l’acheteur. Le Louvre Abu Dhabi annonce alors sur les réseaux sociaux attendre avec impatience l’arrivée de l’œuvre, précisant qu’elle a été acquise par le Département de la Culture et du Tourisme d’Abu Dhabi. Dans le même temps, plusieurs médias américains avancent que l’acquéreur réel serait le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, qui aurait agi par l’intermédiaire d’un proche. Selon l’AFP, les déclarations du musée émirati ne démentaient pas formellement cette hypothèse.
Au-delà de l’exploit financier, l’opération apparaît rapidement comme un formidable outil de rayonnement international. Pour le jeune Louvre Abu Dhabi, inauguré quelques jours plus tôt en présence d’Emmanuel Macron, accueillir le tableau le plus cher du monde constituait un coup de projecteur exceptionnel, précise Le Monde. Comme l’expliquait alors Loïc Gouzer, figure clé de la vente chez Christie’s : "Quiconque achètera ce tableau placera son nom, sa collection, probablement son musée et peut-être sa ville dans le paysage culturel."
L’affaire prend cependant une tournure inattendue. Alors que l’œuvre devait être exposée à Abu Dhabi, elle disparaît des radars. Depuis la vente de 2017, le Salvator Mundi n’a plus été montré publiquement.
Selon The Art Newspaper, qui relayait en 2024 des informations de la BBC, le tableau serait aujourd’hui conservé dans un entrepôt sécurisé à Genève. Cette révélation contredit les nombreuses rumeurs qui l’imaginaient accroché dans le yacht ou l’une des résidences du prince héritier saoudien. Celui qui s'est offert une réplique de l'un des plus beaux châteaux de France envisagerait plutôt de l’exposer dans un futur grand musée encore en construction à Riyad.
Cette hypothèse confirme la dimension stratégique de l’acquisition. Dans un contexte où les États du Golfe investissent massivement dans la culture, le sport ou le divertissement afin de renforcer leur attractivité internationale, posséder un Léonard de Vinci relève autant du prestige artistique que de la diplomatie d’influence. L’œuvre devient alors un actif d’image, capable d’attirer touristes, investisseurs et couverture médiatique mondiale.
Le profil même de l’acquéreur présumé renforce cette lecture. Depuis plusieurs années, l’Arabie saoudite multiplie les investissements dans les grands événements sportifs, les infrastructures culturelles et les projets touristiques ambitieux dans le cadre de sa stratégie de diversification économique. L’achat du Salvator Mundi s’inscrit dans cette logique de construction d’une marque nationale à l’échelle internationale.
Près de dix ans après sa vente historique, le tableau le plus cher du monde demeure donc l’un des plus grands mystères du marché de l’art. Une énigme qui continue d’alimenter sa valeur autant que sa légende.