Si vous notez encore vos courses sur un bout de papier plutôt que sur votre téléphone, ce choix n'est peut-être pas seulement une question d'habitude. Plusieurs travaux de recherche se sont intéressés à la manière dont nous utilisons les listes pour organiser nos achats, soulager notre mémoire ou encore mieux nous concentrer sur une tâche. Une étude publiée en 2018 dans le Journal of the Association for Consumer Research a notamment comparé les effets des listes de courses manuscrites et numériques. Les participants utilisant le papier ont inscrit davantage de produits et acheté davantage d'articles prévus à l'avance. Les chercheurs ont également observé davantage d'achats imprévus chez les personnes utilisant une liste numérique.
Ces résultats ne permettent évidemment pas d'affirmer que toutes les personnes qui écrivent leurs courses à la main possèdent les mêmes traits de personnalité. Ils donnent toutefois quelques indications intéressantes sur les habitudes et les mécanismes qui peuvent se cacher derrière ce choix.
Écrire sa liste revient avant tout à externaliser une partie de sa mémoire. Au lieu de devoir retenir "café, lait, tomates" pendant toute une journée, il suffit de les noter quelque part pour pouvoir les retrouver au moment voulu. Les psychologues parlent alors de "décharge cognitive". Cette stratégie permet de réduire la quantité d'informations que notre cerveau doit conserver simultanément.
Une étude publiée en 1999 dans le Journal of Consumer Psychology avait notamment montré l'intérêt des listes comme aide-mémoire externe. Les participants achetaient une grande partie des produits qu'ils avaient pris le temps de noter, même si leur liste ne contenait pas absolument tout ce qu'ils finissaient par mettre dans leur panier. Faire une liste ne traduit donc pas nécessairement une mauvaise mémoire. Cela peut au contraire être une façon très pratique de ne pas solliciter inutilement sa mémoire.
Pourquoi noter "huile d'olive" mais pas forcément "pain" ? Parce que nous évaluons constamment ce que nous avons des chances de retenir ou d'oublier. Les chercheurs parlent alors de métamémoire, c'est-à-dire notre capacité à avoir une idée de nos propres capacités de mémorisation. Plusieurs expériences ont montré que les individus ont tendance à utiliser un support externe lorsqu'ils estiment qu'une information sera plus difficile à retenir. Une personne habituée à écrire ses courses peut donc avoir développé une forme de réflexe : certains produits sont suffisamment évidents pour rester en mémoire, tandis que d'autres méritent d'être inscrits noir sur blanc.
Écrire "tomates, pâtes, café" sur une feuille donne immédiatement une forme concrète à ce que l'on prévoit de faire. Et selon l'étude de 2018 consacrée aux listes papier et numériques, cette habitude pourrait favoriser les achats initialement prévus. Les participants qui utilisaient une liste manuscrite achetaient davantage de produits qu'ils avaient planifiés. Les chercheurs ont avancé l'hypothèse selon laquelle l'écriture à la main pourrait favoriser un engagement plus important envers ce qui est noté. Il faut toutefois rester prudent : le papier et le téléphone présentent de nombreuses différences, notamment en matière de visibilité, de modification ou de fonctionnalités. Impossible donc d'attribuer ce résultat à l'écriture manuscrite seule.
Sur un téléphone, il suffit parfois de taper quelques lettres pour obtenir une suggestion ou de modifier une liste en quelques secondes. Sur papier, chaque élément demande un petit effort supplémentaire. Dans l'étude de 2018, les personnes utilisant une liste manuscrite avaient inscrit davantage d'articles, mais ceux-ci étaient en moyenne moins associés au plaisir ou à l'envie immédiate. Les chercheurs y ont vu le signe d'une planification davantage tournée vers les besoins pratiques. Cela ne signifie pas que les adeptes du papier sont forcément moins impulsifs. Cela suggère simplement que l'écriture peut favoriser une sélection plus réfléchie des produits à acheter dans certaines situations.
Une liste manuscrite possède une particularité : elle reste sous vos yeux. Les mots barrés, les flèches, les catégories ou même les petits dessins peuvent devenir autant de repères pour organiser ses achats. Des recherches sur la mémoire ont montré que notre capacité à retrouver une information dépend notamment de la manière dont nous organisons ce que nous devons retenir. Une feuille permet justement de rendre cette organisation visible. C'est peut-être aussi ce qui plaît aux personnes qui continuent d'utiliser le papier : pas besoin de chercher une application ou de naviguer entre plusieurs menus pour retrouver ce dont on a besoin.
Le téléphone présente un avantage évident : il est toujours à portée de main. Mais il peut également devenir une source de distraction. Messages, appels, notifications, actualités ou réseaux sociaux sont susceptibles de solliciter notre attention au moment même où nous essayons de nous concentrer sur autre chose. Une expérience publiée en 2015 dans le Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance a notamment montré que les notifications pouvaient perturber l'attention, même lorsque les participants n'utilisaient pas directement leur téléphone. Une liste papier, elle, ne peut pas recevoir de notification. Elle permet donc de séparer l'outil utilisé pour faire ses courses du reste des sollicitations numériques.
Enfin, écrire ses courses sur papier peut simplement traduire une préférence pour les outils simples et efficaces. Une feuille ne nécessite ni batterie, ni connexion, ni application. Elle peut être posée sur le réfrigérateur, complétée au fil des jours et emportée facilement au supermarché.
Cela ne signifie pas pour autant que le papier est nécessairement supérieur au numérique. Deux méta-analyses publiées en 2026 dans Memory & Cognition suggèrent que le fait d'externaliser une information est généralement plus important que le support utilisé. Autrement dit, ce n'est pas forcément le papier qui fait la différence. L'essentiel est surtout de trouver une méthode qui permet de mieux organiser ses pensées et de ne pas surcharger sa mémoire.
Si vous continuez à écrire vos courses à la main, cela peut donc correspondre à plusieurs tendances : vous aimez déléguer certaines tâches à votre environnement, vous connaissez vos limites de mémorisation, vous appréciez les plans concrets, les informations sélectionnées et les repères visibles, tout en cherchant éventuellement à vous protéger des distractions numériques.
Mais inutile d'y voir un véritable test de personnalité. Ces observations décrivent des tendances liées à une pratique quotidienne, et non des caractéristiques immuables. Après tout, si le papier fonctionne mieux pour vous, aucune raison de changer une méthode qui a fait ses preuves.