L’histoire des sœurs Gucci n’a rien de la trajectoire rêvée que l’on associe souvent aux grandes dynasties du luxe et de la mode. Nées dans un univers privilégié, Allegra et Alessandra ont vu leur existence basculer en 1995, lorsque leur père Maurizio, dernier héritier à la tête de la maison Gucci, est assassiné devant son bureau à Milan. Comme le racontait Allegra dans son livre et dans son entretien à Vanity Fair en mars 2022, "les familles heureuses se ressemblent toutes. Par son malheur, le sort de la famille Gucci est resté hors du commun".
Le 27 mars 1995, Maurizio Gucci est tué de quatre balles par un tueur à gages alors qu'il s'apprête à pénétrer dans les bureaux de la griffe de luxe. Allegra, alors âgée de 14 ans, découvre la nouvelle dans sa chambre : "Ma mère Patrizia Reggiani entre dans ma chambre et me dit à toute vitesse que papa est mort. (…) Je reste immobile, comme une bulle, comme si ma vie s’était arrêtée." Très vite, la télévision lui révèle qu’il s’agit d’un crime. Ce meurtre passionne l’Italie, comme le rappellent nos confrères du Monde, et deviendra le cœur du biopic House of Gucci, film que la cadette juge éloigné de la réalité : "C’est une fiction taillée pour Hollywood mais ce n’est pas la vérité."
Dans les années qui suivent, les deux sœurs doivent affronter non seulement le deuil, mais aussi l’incarcération de leur mère, Patrizia Reggiani, reconnue coupable d’avoir commandité l’assassinat. Un fait divers alors qualifié par la presse milanaise de "sang sur la dynastie", rappellent Les Échos.
Loin des clichés glamour, Allegra décrit une adolescence marquée par les manipulations, les conflits d’intérêts et les luttes pour la tutelle. Elle évoque notamment Paola Franchi, dernière compagne de Maurizio, et surtout l’influence toxique de figures gravitant autour de sa mère : "Ma mère est l’inverse d’un papillon de nuit, elle est attirée par l’obscurité." Avec leur grand-mère Silvana, les relations se dégradent également. Celle qui avait récupéré un objet précieux auprès de son père raconte avoir découvert des détournements de fonds à leur détriment : "En examinant les livres de compte, nous nous sommes rendu compte que notre grand-mère détournait une partie des fonds destinés à ma sœur et moi."
Lorsque leur mère finit par admettre publiquement sa culpabilité des années plus tard lors d’une interview télévisée, les deux filles rompent tout lien. "C’était terrible. (…) J’ai eu l’impression qu’on se moquait de moi", confie Allegra, qui parle aujourd’hui d’une blessure jamais refermée : "C’est insupportable parce que je n’arrive pas à savoir qui elle est vraiment."
Aujourd’hui installées loin de l’univers Gucci - un empire désormais intégré au groupe Kering dont elle ne possède plus rien - Allegra et Alessandra vivent dans la discrétion. Une vie loin des projecteurs mais loin d'être frugale puisque les deux filles de Maurizio ont hérité d'une fortune estimée entre 100 et 200 millions de francs suisses, selon Bilan. Elles contestent encore le versement de la rente annuelle due à leur mère, rappelant que Patrizia continue de toucher une partie de l’héritage de Maurizio en vertu de leur accord de divorce. Allegra affirme avoir voulu raconter son histoire pour ses enfants, face à la version du film de Ridley Scott : "Je ne voulais pas qu’ils grandissent sans connaître la vérité." Malgré les fractures familiales, elle souligne son lien indéfectible avec sa sœur : "Nous avons été, nous sommes et nous resterons toujours unies."
Dans ce récit marqué par les mensonges, les manipulations et la fin d'une grande dynastie italienne, reste une leçon que la cadette souhaite transmettre : "La vie est difficile, mais elle est belle. Il faut réussir à trouver la beauté, même dans la laideur."
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