L'arrivée de Victor Hugo à Guernesey le 31 octobre 1855 marque le début d'une période d'exil qui durera quinze années. Chassé de France après le coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte quatre ans plus tôt, qu'il a publiquement qualifié de traître à sa patrie, l'écrivain engagé a d'abord trouvé refuge à Bruxelles, puis à Jersey, d'où il fut également expulsé. En débarquant sur l'île anglo-normande, il est déjà une figure littéraire et politique de premier plan. Accueilli avec ferveur par une foule de Guernesiais à Saint-Pierre, il s'installe d'abord avec sa femme Adèle, ses enfants et sa maîtresse Juliette Drouet, logée à proximité.
C’est grâce au succès financier de son recueil de poèmes que l’auteur parvient à acquérir, pour la première et unique fois de son existence, sa propre maison. "La maison de Guernesey sort tout entière des Contemplations. Depuis la première poutre jusqu’à la dernière tuile, Les Contemplations paieront tout. Ce livre m’a donné un toit", écrira-t-il plus tard. Située précisément au numéro 38 de la rue Hauteville, sur les hauteurs de Saint-Pierre, la bâtisse est une œuvre d'art totale sur cinq étages, comme le rapporte Ouest-France. Dès le rez-de-chaussée, le visiteur est plongé dans une atmosphère sombre et solennelle. La salle à manger impressionne par son imposante cheminée en faïence de Delft dont les motifs dessinent le "H" de la famille Hugo. Au-dessus de la porte, l'inscription latine Exilium vita est - à savoir "La vie est un exil" - rappelle la condition de l'écrivain. En montant les étages, on découvre le salon rouge et le salon bleu du premier niveau, richement ornés de tapisseries restaurées et de peintures chinoises. Au deuxième étage, la galerie de chêne et la bibliothèque précèdent l'ascension vers le sommet. Le clou du spectacle se situe au cinquième étage : le "look-out". Ce cabinet d’écriture entièrement vitré, baigné de lumière, offre une vue époustouflante sur la baie de Havelet et l'océan. C’est ici, debout face à la mer, que Hugo a rédigé des chefs-d'œuvre tels que Les Travailleurs de la mer ou la suite des Misérables.
La décoration de la Hauteville House ne ressemble à aucune autre, car Victor Hugo y a mis tout son génie et ses obsessions. Son épouse, Adèle Hugo, décrivait avec admiration l'implication de son mari dans une lettre adressée à sa sœur en 1856 : "Ce sera un poème que ce logis. Mon mari grave des inscriptions, met son âme sur les murs de sa maison." Chaque pièce raconte une histoire, mélangeant les styles gothique, Renaissance et oriental avec une audace surprenante. Son fils, Charles Hugo, résumait parfaitement l'étrangeté et la beauté du lieu en parlant d'un "autographe à trois étages, un poème en plusieurs chambres". L'architecture devient ici une extension de la littérature.
Pour ceux qui souhaitent découvrir ce sanctuaire, la Hauteville House se visite d'avril à septembre, uniquement sur réservation préalable pour des groupes limités à dix personnes. La visite guidée, qui dure environ une heure, nécessite une bonne condition physique en raison des nombreux escaliers. Le tarif est d'environ 14 euros, l'entrée étant gratuite pour les moins de 18 ans. Les horaires d'ouverture s'étendent de 10h à 16h. Pour les voyageurs se rendant sur l'île, le passeport est obligatoire. Pour ceux qui ne peuvent pas faire le déplacement à Saint-Pierre, il est désormais possible de visiter la demeure gratuitement en réalité virtuelle via le site des maisons de Victor Hugo. En contrebas de la maison, le jardin abrite toujours le chêne planté par l'écrivain en 1870, baptisé "le chêne des Etats-Unis d’Europe", symbole de ses espoirs politiques et de son attachement à la paix universelle.