L'histoire de l'un des voiliers les plus connus au monde débute dans les années 1970. Le navigateur Alain Colas rêve alors d'un bateau capable de repousser les limites de la course au large. Il confie sa conception à l'architecte naval Michel Bigouin, qui a notamment collaboré avec Éric Tabarly sur plusieurs Pen Duick.
Mis à l'eau en 1976 sous le nom de Club Méditerranée, le quatre-mâts impressionne immédiatement par ses dimensions et ses performances. Long de plus de 70 mètres, il figure parmi les voiliers les plus ambitieux de son époque. Alain Colas l'engage dans la Transat anglaise la même année, mais une avarie l'empêche de rivaliser jusqu'au bout avec celui dont la fille bâtit aujourd'hui un projet ambitieux. Après la disparition tragique du navigateur en 1978 à bord du Manureva, le bateau tombe peu à peu dans l'oubli. Immobilisé en Polynésie française, il se dégrade au fil des ans.
C'est en 1982 que Bernard Tapie entre dans l'histoire du navire. L'homme d'affaires découvre alors cette coque abandonnée à Tahiti. "Je l'ai découvert en Polynésie en 1982, rouillé de partout, il servait de ponton d'amarrage", confiera-t-il bien plus tard à l'AFP. Séduit par le potentiel du voilier, il décide de le racheter à la veuve d'Alain Colas et le rebaptise Phocéa.
Sous l'impulsion de Bernard Tapie, le bateau connaît une spectaculaire renaissance. Modernisé, agrandi et doté d'une voilure plus importante, il retrouve sa vocation sportive. En 1988, le Phocéa entre dans la légende en battant le record de la traversée de l'Atlantique Nord d'ouest en est. Une performance qui permet au voilier de retrouver une notoriété internationale.
Au-delà de ses exploits maritimes, le navire devient également un outil de représentation pour Bernard Tapie. L'ancien patron de l'Olympique de Marseille y organise réceptions, rencontres professionnelles et événements privés. Le Phocéa devient alors l'un des symboles de la réussite flamboyante de l'homme d'affaires.
Les difficultés financières de ce dernier entraînent toutefois sa vente à la fin des années 1990. En 1997, la femme d'affaires franco-libanaise Mouna Ayoub en fait l'acquisition. Sous sa direction, le voilier abandonne définitivement sa vocation sportive pour devenir un yacht ultra-luxueux. Les aménagements intérieurs sont entièrement repensés afin d'accueillir une clientèle prestigieuse. Pendant plusieurs années, le Phocéa devient l'un des rendez-vous flottants les plus prisés de la jet-set internationale.
Une nouvelle étape débute en 2010 avec son rachat par un groupe d'investisseurs comprenant notamment Xavier Niel ainsi que les frères Rosenblum, fondateurs de Pixmania. L'objectif est alors de développer une activité de location haut de gamme. Mais cette période s'avère beaucoup plus mouvementée. Endommagé lors d'une tempête en 2013, le navire est ensuite transféré en Asie où son histoire se brouille progressivement.
Rebaptisé un temps Enigma, le voilier continue de naviguer dans les eaux d'Asie du Sud-Est jusqu'au drame de février 2021. Un violent incendie se déclare alors qu'il se trouve près de l'île de Langkawi, en Malaisie. Malgré l'intervention des secours, le navire est détruit puis sombre. Les membres d'équipage parviennent heureusement à être évacués.
La disparition du Phocéa a suscité une vive émotion parmi les passionnés de voile et les anciens propriétaires du bateau. En apprenant la nouvelle, Bernard Tapie avait réagi avec émotion auprès de l'AFP : "J'en ai chialé tellement c'est triste".
Quarante-cinq ans après sa mise à l'eau, le Phocéa laisse derrière lui une histoire unique. Peu de navires auront connu autant de vies : voilier de compétition imaginé par Alain Colas, recordman sous l'ère Tapie, palace flottant de Mouna Ayoub puis yacht de prestige détenu par de grands entrepreneurs. Une trajectoire hors norme qui explique pourquoi, malgré son naufrage, son nom continue de fasciner les amateurs de mer et de belles histoires.
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