C'est le genre de secrets que la haute société parisienne adore garder bien au chaud derrière ses portes cochères. Il y a tout juste quatre ans, le carnet du Figaro publiait un avis d'obsèques : la disparition de Claude Marie de Rarécourt de La Vallée de Pimodan. Un patronyme digne des plus grandes lignées aristocratiques, sans doute imperméable aux radars du grand public. Pourtant, quatre ans plus tard, les dernières volontés de la discrète héritière agitent le petit monde de l'immobilier d'exception et font planer une transaction vertigineuse : l'hôtel de Rohan-Montbazon, joyau niché rue du Faubourg-Saint-Honoré, est mis en vente pour la modique somme de 250 millions d'euros. Avec, à la clé d'un éventuel compromis, une issue pour le moins spectaculaire : un legs de plusieurs millions d'euros promis à un ordre de moines mendiants.
Dans les salons feutrés du Triangle d'or, le dossier a tout d'une pépite rare. Révélée par la publication spécialisée Glitz, l'affaire braque les projecteurs sur le 29, rue du Faubourg-Saint-Honoré, dans le très sélect 8ᵉ arrondissement de la capitale. À deux pas du palais de l'Élysée et des maisons de haute couture les plus exclusives du globe, l'adresse cumule tous les fantasmes : boiseries historiques, salon Empire classé et, surtout, une enclave verte de 3 000 m² en pleine ville.
Seulement voilà : décrocher les 250 millions d'euros demandés relève du parcours du combattant. Loin d'être détenu par un unique propriétaire, l'hôtel de Rohan-Montbazon est entre les mains d'une quinzaine d'héritiers issus de plusieurs branches nobiliaires, réunis sous le régime périlleux de l'indivision. Entre désaccords stratégiques, rivalités familiales sourdes et devis pharaoniques pour rénover des dépendances en friche, l'accord unanime ressemble à un casse-tête sans fin. À tel point que deux fonds d'investissement, pourtant positionnés via une promesse de vente, ont fini par battre en retraite et jeter l'éponge.
Il faut dire que l'adresse traîne derrière elle trois siècles d'intrigues et de mondanités. Parmi ces dernières, l'empreinte la plus magnétique des lieux reste sans conteste celle de Gabrielle Chanel. Dans les années 1920, la couturière y pose ses malles, louant le rez-de-chaussée et l'étage noble donnant sur l'immense parc. Entre deux essayages, celle que l'on surnomme Coco y abrite sa liaison passionnée avec le richissime duc de Westminster et transforme les salons en épicentre de la bohème dorée : Pablo Picasso, Igor Stravinsky ou Serge de Diaghilev y refont le monde au son des Ballets russes. Un refuge classé monument historique qui abrite désormais un mélange insolite de vitrines de luxe, de bureaux feutrés et d'appartements privés.
Si le lieu refait aujourd'hui la une, c'est pour un coup de théâtre testamentaire. En effet, en s'éteignant à l'automne 2022, Claude Marie de Rarécourt de La Vallée de Pimodan ne s'est pas contentée de transmettre des titres ou des souvenirs : elle a désigné des bénéficiaires inattendus pour sa part de la bâtisse. En tête de liste figure la Province dominicaine de France, émanation hexagonale de l'ordre des Prêcheurs fondé au XIIIᵉ siècle par saint Dominique.
Une aubaine financière colossale : d'après les indiscrétions dévoilées par nos confrères de Glitz, si la vente venait à se boucler sur la base des 250 millions d'euros espérés, la communauté religieuse pourrait hériter d'un montant compris entre 2,8 et 6,4 millions d'euros. Interrogés, les frères dominicains ont fait vœu de discrétion, préférant s'abstenir de tout commentaire sur cette manne providentielle. D'autant que l'aristocrate avait le sens du contraste : outre les frères prêcheurs, elle a également couché sur son testament la Ligue protectrice des animaux du Nord de la France, elle aussi promise à une part de ce fabuleux pactole.
Reste désormais à savoir si la quinzaine de propriétaires réussira enfin à accorder ses violons pour finaliser la transaction.