Vous étiez pourtant certain de savoir ce que vous faisiez. Vous quittez le canapé pour aller chercher votre téléphone dans la chambre, vous franchissez la porte et, soudain, plus rien. Vous restez planté au milieu de la pièce, à essayer de retrouver le fil de votre pensée. Parfois, il suffit de retourner à votre point de départ pour que le souvenir réapparaisse. Une situation familière qui peut donner l'impression d'avoir une mémoire défaillante.
Pourtant, ce phénomène pourrait s'expliquer autrement. Les psychologues parlent d'effet de seuil, ou "doorway effect" en anglais. Cette notion désigne la difficulté que l'on peut rencontrer pour se rappeler certaines informations après être passé d'un espace à un autre. En cause, notamment, la façon dont notre cerveau organise nos expériences et actualise le contexte dans lequel nous nous trouvons.
En 2011, le psychologue Gabriel Radvansky et ses collègues Sabine Krawietz et Andrea Tamplin ont étudié ce phénomène dans plusieurs expériences, publiées dans la revue scientifique The Quarterly Journal of Experimental Psychology. Les participants devaient notamment se déplacer dans des environnements virtuels ou réels en transportant des objets. Les chercheurs ont comparé leurs performances lorsqu'ils franchissaient une porte et lorsqu'ils parcouraient une distance équivalente sans changer de pièce.
Les résultats ont montré une moins bonne mémorisation dans certaines situations après le passage d'une porte. Les chercheurs ont ainsi avancé l'idée que le changement d'environnement pouvait influencer notre capacité à retrouver une information récente. Pour comprendre ce mécanisme, il faut s'intéresser à la manière dont le cerveau découpe notre quotidien. Selon la théorie de la segmentation des événements, nous ne percevons pas nécessairement nos journées comme un flux continu. Notre cerveau les organise en séquences distinctes : prendre son petit-déjeuner, se préparer, partir travailler ou commencer une nouvelle tâche. Une porte peut alors constituer une frontière entre deux événements. En entrant dans une nouvelle pièce, notre cerveau actualise sa représentation de la situation et accorde davantage de place aux informations liées à ce nouvel environnement. L'intention que nous avions quelques secondes plus tôt peut devenir momentanément plus difficile à retrouver. Cela ne signifie pas pour autant que le souvenir a disparu. Il peut simplement être moins accessible à cet instant.
L'effet de seuil ne fait toutefois pas l'unanimité dans toutes les conditions expérimentales. En 2021, une étude publiée dans la revue BMC Psychology a tenté de reproduire ce phénomène au moyen de quatre expériences. Les chercheurs n'ont pas constaté d'effet systématique de l'ouverture d'une porte sur l'oubli. En revanche, lorsqu'une tâche supplémentaire sollicitait la mémoire de travail des participants, certaines erreurs de reconnaissance devenaient plus fréquentes. La mémoire de travail nous permet de conserver temporairement des informations à l'esprit pour accomplir une action. C'est elle qui nous aide, par exemple, à retenir que nous devons prendre nos clés avant de quitter la maison. Mais cette capacité est limitée : lorsque plusieurs pensées se disputent notre attention, maintenir une intention en mémoire peut devenir plus difficile.
Imaginez que vous traversiez votre appartement en pensant à un rendez-vous, à un message auquel vous devez répondre et à votre liste de courses. Vous décidez d'aller chercher un chargeur, mais une autre pensée s'impose en chemin. Le changement de pièce peut participer à cette perte du fil, sans en être nécessairement l'unique responsable. C'est pourquoi il serait excessif d'affirmer que chaque oubli en franchissant une porte est provoqué par cet effet. Le contexte, les distractions et la charge mentale peuvent aussi entrer en jeu.
La prochaine fois que vous vous retrouverez dans une pièce sans savoir ce que vous y faites, inutile de paniquer. Vous pouvez essayer de revenir sur vos pas, de vous replacer dans votre situation initiale ou de retrouver les indices qui vous avaient donné l'idée de vous déplacer. Un objet aperçu au départ ou une action interrompue peut parfois vous aider à retrouver votre intention.
Autre réflexe simple : formuler mentalement votre objectif avant de changer de pièce. Vous répéter "je vais chercher mes lunettes" peut vous aider à garder cette information à l'esprit pendant le déplacement. L'effet de seuil rappelle surtout que notre mémoire ne fonctionne pas comme un enregistrement parfait de tout ce qui nous arrive. Elle sélectionne, organise et récupère les informations en fonction de nombreux paramètres. Et si vous oubliez parfois pourquoi vous êtes entré dans une pièce, cela ne suffit pas, à lui seul, à conclure que votre mémoire fonctionne mal.