Ce dimanche à 9h55, Paul Seixas s’élancera au départ de Liège-Bastogne-Liège, le premier "monument" de sa carrière. Ainsi qualifie-t-on les cinq prestigieuses courses d’un jour du calendrier cycliste, parmi lesquelles Milan-San Remo ou Paris-Roubaix. Quel résultat obtiendra le jeune prodige du vélo français au terme des 260 kilomètres que compte cette épreuve belge que l’on surnomme la Doyenne des classiques ? Réponse entre 16h et 17h. Une chose est sûre, après avoir applaudi les exploits de Julian Alaphilippe pendant des années, le public français, aujourd'hui, n’aura d’yeux que pour lui…
Plus tôt cette semaine, ce mercredi 22 avril, il était déjà attendu au tournant, ou plutôt au sommet de la côte de Huy, également en Belgique, où se jouait l’arrivée de La Flèche wallonne, autre mythique épreuve du calendrier. Pour sa première participation, il l’a survolée de sa classe, laissant derrière lui des cracks du peloton, venant ajouter une victoire de plus à un palmarès qui s’étoffe à une vitesse prodigieuse.
"Je me fous qu’il gagne ou qu’il perde, je suis fier de mes enfants. Mon plus beau cadeau d’anniversaire, c’est qu’il soit heureux." Interrogé par nos confrères d’Eurosport depuis le bord d’une route de la Faun Ardèche Classic, course à laquelle participait Paul Seixas le 28 février dernier, Emmanuel Seixas, qui fêtait donc ce même jour son anniversaire, a eu ces mots inattendus de la part du père d’un champion.
Quelques heures plus tard, au terme d’une longue échappée en solitaire, son fils de 19 ans franchissait en vainqueur la ligne d’arrivée de cette course d’un jour disputée dans le Sud-Est de la France. C’était sa deuxième victoire chez les professionnels, dix jours seulement après qu’il avait débloqué son compteur chez les pros en remportant en ce début d’année la deuxième étape du Tour de l’Algarve, au Portugal.
© Abaca Press, ABACA
Ce 28 février, lors de la conférence de presse d’après-course, l’heureux vainqueur déclarait : "Aujourd'hui c'est l'anniversaire de mon père donc j'avais vraiment à cœur de me donner à 200%. Quand je souffrais dans le Val d'Enfer à chaque tour je pensais à lui, à ma copine, mes parents... C'était incroyablement dur mais cette victoire vaut toutes les peines du monde aujourd'hui !"
Ces propos en disent long sur le lien très fort qui unit le leader de l’équipe française Décathlon-CMA CGM à sa famille. Un père et une mère qui ont, depuis sa plus tendre enfance, soutenu ce génie de la petite reine, celui que les amateurs de vélo rêvent de voir prendre la relève de Bernard Hinault, dernier vainqueur français du Tour de France en 1985 et désormais heureux papy. C'était il y a une éternité.
Avant que son corps ne s’allonge pour atteindre la taille d’1,86 m (pour 64 kilos), on l’appelait "le Petit Paul" ou "Paulo", révélait L’Équipe dans un article publié en février dernier. Petit, mais déjà grand par ses capacités sportives. Un probable héritage familial. Ses parents pratiquaient tous deux le karaté. Son père, licencié au club de Vénissieux, dans la banlieue de Lyon où Paul a vu le jour, a même décroché un titre de vice-champion de France.
Dans les colonnes du quotidien sportif, l’heureux papa rembobine le film de la vie de son fils : "J'ai souvenir d'une longue balade dans le Valais, en Suisse, il avait deux ans. Il avait marché jusqu'à l'épuisement et il avait aimé ça. En montagne, les gamins se posent parfois sur une pierre parce qu'ils en ont marre. Paul était devant et nous attendait. En deux ou trois ans, il s'est mis à faire des listes au Père Noël, avec les sommets autour de nous où il voulait aller."
Commander au père Noël des sommets à gravir en randonnée ? Voilà des souhaits peu ordinaires de la part d’un enfant qui, poursuivait son père en plaisantant, "a fait 85 sports" avant de monter sur une bicyclette. "Personne ne faisait du vélo dans ma famille, je les ai saoulés pour en faire", rappelait quant à lui le jeune champion dans une interview en octobre dernier. Ses parents, dont sa mère enseignante, ont su écouter ses envies.
En 2014, alors qu’il vient de fêter ses 8 ans, il intègre son premier club : le Lyon Sprint Évolution (LSE). Lors d’un des premiers entraînements, le président de la formation, ainsi qu’il le raconte à L’Équipe, avait "emmené les gamins faire une bosse d’un kilomètre et demi". Il a été soufflé par les performances du "Petit Paul" : "Normalement, chacun monte à son rythme, il ne faut pas partir trop vite pour espérer finir. Paul, lui, est presque parti au sprint, j'ai pris sa roue et j'ai explosé au bout d'un kilomètre."
Les éducateurs ont tout de suite conscience d’avoir affaire à un talent hors norme. Assidu et travailleur aux entraînements, il poursuit chez lui l’apprentissage. Chaque semaine, sous le regard de sa mère, il travaille deux heures durant sa dextérité et son adresse sur un parcours de gymkhana qu’il a bricolé dans son garage avec des quilles.
"Le vélo a été une libération", clame son père. De l’aveu de ses proches ou des éducateurs qui l’ont côtoyé, Paul Seixas, enfant, était "introverti", avait un côté "rêveur", "un peu perché". "Au début, il ne parlait pas du tout, je me disais que c'était peut-être maladif, même si on voyait bien qu'il avait une bonne éducation et qu'il était câblé", rappelle l’un de ses entraîneurs à L’Équipe. Sur sa bicyclette, l’adolescent révèle un autre visage : "un acharné", un équipier qui se mue en leader, "un capitaine de route pour les copains".
Pas question pour autant de prendre la grosse tête. Inspiré peut-être par les codes de l’art martial que pratique son père, Paul est guidé par l’esprit sportif et la camaraderie. Malgré son talent, il ne rechigne pas à se mettre au service des autres coureurs, une générosité pas évidente dans ce sport où les forçats de l’ombre, les porteurs de bidons comme on les appelle, sont parfois jugés comme quantité négligeable. "Le gamin toujours à l'heure et qui ne fait jamais d'histoires", résume un ancien éducateur. Un champion qui, après chaque victoire, se précipite vers ses coéquipiers pour les remercier ou les féliciter.
Dans les catégories jeunes, Paul Seixas écrase la concurrence et enchaîne les victoires et les titres de champion de France dans différentes catégories. Pour autant, le compte Instagram de son père ne ressemble en rien à un musée à la gloire de son fils. Certes, on y croise régulièrement Paul sur son vélo, ou un trophée à la main, mais ce compte est aussi le reflet de la simplicité avec laquelle cette famille vit la notoriété de leur champion. Photos de vacances au ski, séances de pêche à la ligne, souvenirs de jeunesse. On y découvre une passion des Seixas pour l’art de vivre et notamment celui de la table puisqu’à quelques occasions, on les croise heureux de poser dans des établissements prestigieux comme ceux de Paul Bocuse ou de Georges Blanc.
© Instagram, emmanuelseixas
Au détour d'une interview que ses grands-parents ont accordée à La Place du Village TV, on en apprend davantage sur la gentillesse du jeune homme, sur son amour de la France et sur sa force de caractère. Sa grand-mère Suzanne salue ainsi "sa hargne et son courage" et dévoile ses petits secrets nutritionnels : "son pépé qui lui fait des bons œufs", en prenant soin des poules, ou encore le jus d'abricot, dont il raffole. "Quand tu viendras, tu me préviens, je fais venir une palette", plaisante sa mamie.
Depuis quelques semaines, le coureur fait l’objet de toutes les attentions, de toutes les interrogations. Courra-t-il le Tour de France cet été ? Restera-t-il dans son équipe française ? Le bruit court qu'Emmanuel Macron lui-même serait intervenu afin que le petit génie tricolore reste dans une équipe nationale et ne cède pas aux ponts d’or que lui proposent déjà des géants aux budgets faramineux, comme l’équipe UAE Team Emirates.
Tout ceci n’empêche pas le "Petit Paul" de garder la tête sur les épaules… et de poursuivre ses études parallèlement à sa carrière. Après avoir décroché en juin 2024 son bac avec mention, avec les options SES et anglais, il intègre le Bachelor business & administration (BBA) de la prestigieuse école de commerce EM Lyon. Il en suit les cours en visio depuis Nice où il est désormais installé, nous apprenait Le Monde dans un article publié en décembre dernier.
La plupart des cadors du peloton ont choisi de résider dans cette région afin de pouvoir s’entraîner sous le soleil et non loin de l’exigeant massif alpin. Quand on passe 22 heures par semaine comme Paul Seixas sur un vélo, autant bénéficier d’un climat favorable… D'après nos confrères, il se serait déjà fait à sa nouvelle vie, invitant des amis à dîner, allant voir des matchs de basket. "Je ne parle pas vélo toute la journée", glisse-t-il au quotidien.
Petit inconvénient, ce déménagement dans le Sud l’a éloigné de sa petite amie, qui, nous explique Le Monde, "vit à Thyez, en Haute-Savoie, à six heures de route". Si le coureur concède que la distance "pèse parfois", il ne s’en réjouit pas moins de la chance qu’il a de vivre de sa passion.
© Instagram, nino.seixas
Une passion qui n’a pas manqué de toucher son jeune frère, Nino. Au moment où Paul Seixas répondait aux questions du Monde, ce dernier était en stage à Benidorm sous le maillot de l’équipe UAE Team Emirates, celle dans laquelle brille depuis 7 ans Tadej Pogacar, écrasant de sa domination le cyclisme mondial. Un coureur indétrônable… mais jusqu’à quand ? La question est sur toutes les lèvres…
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