Imaginez que vous regardiez un film déchirant. Tout le monde autour de vous cherche des mouchoirs, semble bouleversé ou parle de la puissance émotionnelle de la scène. Vous, en revanche, restez parfaitement calme. Vous comprenez que la scène est triste, vous pouvez même y repenser par la suite, mais vous ne ressentez pas le besoin de pleurer. Il est facile de supposer qu’une personne qui reste impassible face à une scène déchirante est froide, distante ou manque d’empathie. Pourtant, la psychologie suggère que la réalité est bien plus complexe. L’expérience émotionnelle, l’expression des émotions, l’empathie et la régulation émotionnelle sont liées, mais constituent des processus distincts. Une personne peut comprendre la souffrance d’autrui sans manifester une réaction émotionnelle spectaculaire. Les recherches montrent également que nous sommes très différents dans notre manière de ressentir, de réguler et d’exprimer nos émotions.
L’une des principales idées reçues sur les émotions consiste à penser que ce que quelqu’un montre extérieurement reflète fidèlement ce qu’il ressent intérieurement. Ce n’est pas nécessairement le cas. Une personne peut ressentir de la tristesse sans pleurer. Une autre peut pleurer facilement, puis retrouver rapidement son calme. Quelqu’un d’autre encore peut comprendre qu’un personnage souffre sans éprouver une détresse personnelle particulièrement intense.
Le psychologue James Gross, dont les travaux ont largement contribué à l’étude de la régulation émotionnelle, distingue l’expérience émotionnelle de la manière dont les individus régulent et expriment leurs réactions. Son modèle décrit plusieurs étapes au cours desquelles une personne peut influencer sa réponse émotionnelle, notamment par son attention, son interprétation de la situation et la modulation de sa réaction.
Ainsi, deux personnes peuvent regarder exactement la même scène et ressentir des émotions très différentes.
Une explication possible réside dans la réévaluation cognitive, une forme de régulation émotionnelle étudiée notamment dans les travaux de James Gross. La réévaluation consiste à modifier la manière dont une personne interprète une situation émotionnellement stimulante. Au lieu de se laisser absorber par la tristesse d’une scène, elle peut instinctivement se rappeler qu’il s’agit d’une fiction, se concentrer sur le jeu des acteurs, réfléchir à la manière dont la scène a été construite ou prendre mentalement du recul par rapport à ce qui se passe. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle cherche délibérément à supprimer ses émotions. Son interprétation de la situation peut simplement en réduire l’impact émotionnel.
Des recherches comparant la réévaluation cognitive et la suppression émotionnelle ont montré que la réévaluation peut diminuer à la fois l’expérience émotionnelle et son expression visible, tandis que la suppression agit principalement sur l’expression extérieure et peut laisser l’activation physiologique relativement élevée. La régulation émotionnelle n’est d’ailleurs pas toujours consciente. Avec le temps, certaines stratégies peuvent devenir habituelles et s’enclencher presque automatiquement. Une personne peut avoir tendance à se concentrer sur les faits plutôt que sur ses sentiments, à intellectualiser ce qui se passe ou à détourner son attention vers autre chose. Elle peut aussi avoir, tout simplement, une tendance naturellement moins marquée à exprimer ses émotions de manière visible.
C’est très différent de se dire consciemment : "Je refuse de ressentir quoi que ce soit."
Cela rejoint une idée plus générale en psychologie : l’importance émotionnelle d’un événement dépend en partie de la manière dont une personne l’interprète.
Prenons une scène de mort fictive. Un spectateur peut immédiatement imaginer perdre quelqu’un qu’il aime. Un autre peut se concentrer sur l’histoire. Un troisième peut être davantage attentif à la performance de l’acteur. Quelqu’un d’autre encore peut trouver la scène prévisible parce qu’il savait déjà ce qui allait se produire. Le même stimulus ne provoque donc pas nécessairement la même réaction émotionnelle chez tout le monde.
Une personne qui ne pleure pas devant un film peut parfaitement comprendre pourquoi la scène est censée être bouleversante sans ressentir la même intensité émotionnelle qu’un autre spectateur.
L’absence de larmes ne doit pas non plus être confondue avec un manque d’empathie. L’empathie comporte plusieurs dimensions, notamment la capacité à comprendre le point de vue d’une autre personne et à réagir à son état émotionnel. Il est donc possible de comprendre la souffrance d’un personnage sans ressentir ou manifester une émotion aussi intense que celle d’une autre personne. Les recherches sur l’alexithymie montrent d’ailleurs à quel point les liens entre conscience émotionnelle et empathie peuvent être complexes. L’alexithymie désigne des difficultés à identifier et à décrire ses propres émotions. Toutefois, les personnes présentant davantage de traits alexithymiques ne sont pas nécessairement dépourvues de toutes les formes d’empathie.
Dans une étude portant sur des adultes regardant des extraits de films suscitant des émotions, l’alexithymie était associée à certaines différences dans le traitement des émotions et dans des processus liés à l’empathie. Cela montre pourquoi l’expérience émotionnelle ne peut pas être réduite à une simple opposition entre "empathique" et "insensible".
Dans certains cas, des difficultés persistantes à reconnaître ou à décrire ses propres émotions peuvent être associées à l’alexithymie. Mais ce terme doit être utilisé avec prudence. Ne pas pleurer devant des films tristes ne signifie pas qu’une personne souffre d’alexithymie. L’alexithymie est un concept plus large et multidimensionnel, qui comprend notamment des difficultés à identifier et à décrire ses sentiments ainsi qu’une tendance à privilégier une pensée orientée vers l’extérieur. Un comportement isolé, comme ne pas avoir les larmes aux yeux devant un film, est très loin de suffire à l’évoquer.
Une personne peut simplement avoir un seuil de réactivité émotionnelle différent, un style de personnalité particulier ou une manière qui lui est propre de réagir aux œuvres de fiction.
Un autre facteur important concerne la différence entre les situations émotionnelles réelles et celles qui sont fictives. Certaines personnes peuvent être profondément bouleversées lorsqu’elles apprennent qu’une personne réelle souffre, tout en restant relativement détachées face à une histoire fictive. Cette différence peut s’expliquer en partie par la distance psychologique. Un spectateur sait que les personnages à l’écran sont fictifs, et cette connaissance peut diminuer la pertinence personnelle de ce qui se déroule sous ses yeux.
Pour quelqu’un d’autre, au contraire, une œuvre de fiction peut déclencher de puissantes associations autobiographiques. Une scène mettant en scène un parent, une maison d’enfance ou une relation passée peut faire surgir des souvenirs personnels et rendre l’expérience particulièrement intense. La scène n’a pas changé. Ce sont les associations que le spectateur entretient avec elle qui diffèrent.
Les individus diffèrent dans leur réactivité affective, c’est-à-dire dans l’intensité et la rapidité avec lesquelles ils réagissent aux stimuli émotionnels. Certaines personnes sont très réactives sur le plan émotionnel et se laissent facilement émouvoir par la musique, les films ou les expériences d’autrui. D’autres ont un fonctionnement émotionnel plus calme. Ni l’un ni l’autre ne correspond automatiquement à une personnalité plus saine ou plus équilibrée.
Les recherches sur les différences individuelles en matière de régulation émotionnelle soulignent que l’efficacité d’une stratégie dépend de la personne, de la situation et de l’objectif poursuivi. Il n’existe donc pas un style émotionnel idéal valable pour tout le monde. La personne qui ne pleure pas devant un film tragique peut simplement avoir un profil émotionnel différent.
Il existe une différence importante entre ne pas pleurer au cinéma et se sentir émotionnellement engourdi dans la vie quotidienne. Si une personne éprouve rarement du plaisir, de la tristesse, de l’affection, de l’enthousiasme ou un sentiment de connexion dans des situations qui avaient auparavant de l’importance pour elle, il s’agit d’un phénomène beaucoup plus général. De même, une difficulté persistante à identifier ses propres émotions peut parfois mériter une attention particulière.
En revanche, une personne qui rit avec ses amis, ressent de l’affection pour ses proches, s’enthousiasme pour les choses qu’elle aime et éprouve de la tristesse dans la vie réelle peut simplement avoir une tendance moins forte à manifester ses émotions face à des œuvres de fiction. Un comportement isolé ne suffit pas à établir un diagnostic ou à définir une personnalité.
Les travaux de James Gross montrent que les émotions peuvent être régulées à différents moments du processus émotionnel. Les recherches sur l’alexithymie montrent également que la conscience émotionnelle, l’expression des émotions et l’empathie sont bien plus complexes que ce que le comportement extérieur peut laisser penser. Ainsi, si tout le monde cherche des mouchoirs pendant que vous restez parfaitement calme, cela ne signifie pas nécessairement qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez vous. Vous pouvez comprendre la tristesse sans vous laisser submerger par elle. Vous pouvez ressentir quelque chose sans le montrer. Ou votre cerveau peut simplement traiter les histoires chargées émotionnellement d’une manière différente.
Une réaction émotionnelle discrète n’est pas forcément une absence d’émotion. Parfois, c’est simplement une émotion ressentie, exprimée ou régulée différemment.