Quand on évoque la mythique Place Vendôme située au cœur du 1er arrondissement de Paris, le décor fait immédiatement penser aux vitrines étincelantes, aux boiseries précieuses et à la tradition de la haute joaillerie. Mais derrière la devanture des plus illustres maisons de luxe, les coulisses du business réservent parfois des histoires retentissantes. Celle de la maison Chaumet à la fin des années 1980 demeure l'un des cas d'école les plus fascinants du secteur : une banqueroute historique où le prestige d'un nom bicentenaire s'est effondré à cause d'une gestion bancaire clandestine et totalement déconnectée de la réalité.
À l'origine de ce naufrage, plusieurs crises économiques mondiales frappent la maison coup sur coup. Fondée en 1780 et célèbre pour avoir été le joaillier officiel de l'impératrice Joséphine, la marque traverse au début des années 1980 une tempête inédite. Selon Le Monde, la chute du cours du diamant, la hausse du dollar et la baisse des prix du pétrole viennent assécher les finances de l'entreprise. Piégés par un train de vie très coûteux et d'immenses frais fixes, les frères Jacques et Pierre Chaumet, alors propriétaires, se retrouvent à court d'argent frais.
Pour éviter la faillite immédiate et rembourser leurs dettes auprès des banques et des fournisseurs, les deux dirigeants prennent une décision très dangereuse. La joaillerie ne se contente plus de fabriquer et de vendre des bijoux d'exception. Elle commence à emprunter directement de l'argent auprès de ses clients les plus riches. Grands patrons, aristocrates, stars et têtes couronnées, à l'instar du roi du Maroc Hassan II, évoqué par Le Monde Diplomatique parmi la clientèle prestigieuse de l'époque, se voient proposer d'investir leur argent contre des taux d'intérêt très attractifs, en faisant simplement confiance au nom de la maison.
Pour faire tourner cette machine et masquer ces opérations aux yeux de la justice, les propriétaires créent un système à deux vitesses. D'un côté, ils ouvrent 74 comptes enregistrés en comptabilité sous forme de chèques ou de virements, qui rapportent entre 11 % et 14 % d'intérêts versés en argent ou en bijoux, comme le précise Le Monde. De l'autre, ils mettent en place un réseau totalement clandestin pour une trentaine de déposants. L'argent est donné de la main à la main en liquide, en échange de simples lettres prétextant le dépôt de paquets fermés. Ce circuit secrètement géré promet des profits énormes compris entre 12 % et 22 %, payés sous le manteau en espèces ou en pierres précieuses. En transformant leur bijouterie en banque illégale, les dirigeants utilisent l'argent des nouveaux investisseurs pour payer les intérêts des anciens. Un système pyramidal classique qui ne pouvait que s'effondrer.
Le château de cartes finit par s'écrouler pendant l'été 1987. La maison Chaumet se déclare en faillite et laisse apparaître un trou colossal évalué à l'époque à environ 1,4 milliard de francs d'après Les Echos. Cette somme gigantesque accumule des dettes auprès des banques, des factures impayées et l'argent jamais rendu à plus d'une centaine de clients. L'affaire tourne au scandale national : les frères Chaumet sont arrêtés et envoyés en prison pour faillite frauduleuse, escroquerie, abus de confiance et exercice illégal du métier de banquier.
Dans Le Monde Diplomatique, Christian de Brie rappelle que l'enquête révèle même la présence d'Albin Chalandon parmi les victimes pour 6,3 millions de francs, alors qu'il était ministre de la Justice en poste à ce moment-là. Pour sauver ce monument de l'artisanat français d'une disparition pure et simple, la reprise de l'entreprise s'organise en urgence. Comme le rapportent Les Echos, le fonds d'investissement Investcorp rachète la société dès la fin de l'année 1987 pour réinjecter de l'argent, épurer les dettes et recentrer l'entreprise sur la création de bijoux. Dans le même temps, une partie de la collection historique de pièces de la famille est vendue aux enchères au début des années 1990 sur décision de justice pour rembourser les victimes.
La véritable renaissance de la marque s'opère en 1999 avec son rachat stratégique par le groupe LVMH, propriété du milliardaire Bernard Arnault. Aujourd'hui dirigée par son Directeur général Charles Leung, la maison Chaumet a retrouvé toute sa splendeur. Entièrement réinstallée dans son écrin historique du 12, Place Vendôme, la marque dont le site officiel fournit de précieuses informations mise sur la modernité, l'innovation et la transparence de ses savoir-faire, prouvant qu'une gouvernance solide et axée sur la création permet parfois d'oublier les fantômes du passé.