Quand on prévoit un dîner le lundi pour le vendredi soir, ce jour-là paraît encore bien loin. Mais lorsqu'il arrive enfin, il faut composer avec tout ce qui n'était pas prévu au départ : la fatigue après une longue semaine, une journée stressante au travail, le mauvais temps, le confort du canapé ou encore la simple corvée de s'habiller et de sortir. L'idée de ce dîner paraissait parfaite quelques jours plus tôt. Mais le vendredi arrive et soudain, s'habiller, traverser la ville et discuter avec les autres deviennent une véritable corvée. À 17h45, le message arrive : "Je suis vraiment désolé(e), on peut remettre ça à un autre jour ?". Pour l'ami(e) qui attend au téléphone, ces annulations à répétition peuvent être vécues comme une attaque personnelle. Pourtant, la psychologie suggère qu'elles sont parfois moins liées aux personnes concernées qu'à la manière dont nous anticipons les émotions, réagissons au malaise et transformons nos intentions en actions.
La personne qui a fait le plan n'est pas forcément celle qui devra y assister. Les psychologues étudient depuis longtemps le décalage entre l'intention et le comportement : vouloir ou avoir l'intention de faire quelque chose ne garantit pas que nous le ferons réellement. Les travaux de Peter Gollwitzer et Paschal Sheeran sur les intentions de mise en œuvre examinent précisément ce phénomène. Leurs recherches montrent que même des intentions fortes peuvent ne pas se concrétiser face à certains obstacles liés à l'autorégulation. Des plans d'action spécifiques, sous la forme de stratégies "si-alors", peuvent contribuer à réduire cet écart. Cette approche offre notamment une perspective intéressante lorsqu'il s'agit de planifier des activités sociales. Ainsi, l'intention de sortir peut être parfaitement sincère au moment où le rendez-vous est fixé, puis se heurter à une réalité différente lorsque le jour arrive.
Une autre explication provient de la prévision affective, c'est-à-dire de notre capacité à anticiper la manière dont une expérience future nous fera nous sentir. Or, les humains ne sont pas toujours très doués pour prédire leurs émotions futures. Certaines recherches ont notamment montré que nous pouvons sous-estimer le plaisir que nous procurera une expérience à venir, y compris lorsqu'il s'agit d'activités physiques.
Un phénomène similaire peut se produire dans le domaine social. Des recherches suggèrent que nous avons tendance à sous-estimer le caractère positif des interactions avec les autres. Une série de neuf expériences préenregistrées, menées en 2026 auprès de 1 800 participants, a ainsi révélé que les personnes sous-estimaient systématiquement le plaisir que pourraient leur procurer des conversations sur des sujets a priori peu intéressants. Ainsi, à 18 heures, rester chez soi peut sembler être la meilleure option, même si l'on aurait probablement passé un bon moment en sortant.
Pour certaines personnes qui annulent systématiquement leurs rendez-vous, l'évitement expérientiel offre un autre cadre d'analyse. Il désigne, de manière générale, les tentatives visant à échapper à des expériences internes indésirables : pensées, émotions ou sensations corporelles désagréables. L'évitement peut s'auto-renforcer, car le fait de supprimer une situation inconfortable procure un soulagement immédiat. Ce mécanisme est connu sous le nom de renforcement négatif.
Imaginez une personne qui se sent de plus en plus tendue avant une fête d'anniversaire bondée. Elle annule et, presque instantanément, la tension retombe. Ce soulagement peut alors involontairement renforcer l'idée que l'annulation permet de faire disparaître l'inconfort. Lorsque la même situation se présente à nouveau, l'évitement peut donc sembler particulièrement tentant. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les personnes qui annulent leurs projets souffrent d'anxiété. Parfois, elles sont réellement épuisées, débordées ou n'ont tout simplement plus envie de sortir.
Pour les personnes souffrant d'une anxiété sociale importante, organiser une sortie peut représenter un véritable défi psychologique. Les recherches suggèrent que l'anxiété sociale est associée à des difficultés de régulation émotionnelle, et les personnes concernées peuvent déployer des efforts considérables pour gérer leurs émotions lors des interactions sociales.
Une simple fête peut ainsi soulever de nombreuses questions : Qui sera là ? De quoi vais-je parler ? Et si je parais mal à l'aise ? Et si j'ai envie de partir ? Annuler permet alors de lever toutes ces incertitudes d'un coup.
L'annulation d'un dîner ne signifie pas forcément que la personne est anxieuse socialement, évitante, introvertie ou secrètement désintéressée par l'amitié. On peut annuler parce qu'on est fatigué, parce qu'on a pris du retard au travail, par manque d'argent ou en raison d'une urgence familiale. Parfois, on change tout simplement d'avis. Lorsque les annulations de dernière minute deviennent une habitude, plusieurs mécanismes peuvent toutefois entrer en jeu : difficulté à anticiper ses émotions, inconfort face aux interactions sociales ou simple besoin de soulager rapidement une tension.
L'essentiel est donc de ne pas transformer un comportement ponctuel en diagnostic. Une annulation peut avoir de nombreuses causes, et seul son contexte permet véritablement de comprendre ce qui se joue derrière.