Avant Vincent Cassel, c'est son père Jean-Pierre qui a fait carrière en tant que comédien.
Jean-Pierre et Vincent Cassel au Festival de Cannes. Photo ANGELI-RINDOFF-GARCIA / BESTIMAGE© BestImage, ANGELI-RINDOFF-GARCIA / BESTIMAGE
Le 1er juillet 1967, Seine-Port s’est paré de noir. Dans le petit cimetière de ce village de Seine-et-Marne, une nuée de photographes. Ils sont les témoins discrets d’un moment de profond chagrin pour Catherine Deneuve et ses parents, Maurice Dorléac et Renée Deneuve. Épaulée par son mari David Bailey, fichu sur la tête et lunettes de soleil pour cacher ses larmes, la star vient dire adieu à sa sœur, fauchée dans la fleur de l’âge. Quelques jours auparavant, Françoise Dorléac est morte à seulement 25 ans. Trois mois après le tournage des Demoiselles de Rochefort, elle s’est tuée dans la voiture qu’elle conduisait entre Saint-Tropez et l’aéroport de Nice, où elle devait prendre l’avion pour rejoindre sa sœur.
Sa voiture de location s’est écrasée contre un panneau indicateur et a pris feu, laissant le corps de Françoise Dorléac carbonisé à l’intérieur. Parmi les grands absents à cette cérémonie ? Le premier amour de la jeune actrice, Jean-Pierre Cassel. “Je ne suis pas allé à l’enterrement de Françoise. Je ne souhaitais pas faire partie d’une actualité qui n’était plus la mienne”, écrivait l’acteur dans son autobiographie À vos amours, publiée en 2004. Séparé de Françoise Dorléac depuis quelques années, il n’avait pas trouvé la force. “J’ai envoyé un petit mot à sa mère et à Catherine pour qu’elles ne doutent pas, malgré les apparences, du chaos dans lequel me jetait sa disparition”, confiait le père de Vincent Cassel.
La mort tragique de la grande sœur de Catherine Deneuve, Jean-Pierre Cassel l’a apprise de la bouche de sa femme. En 1966, il avait épousé Sabine Litique, qui lui a vite donné un fils aîné qui suivra ses pas. Quand Françoise Dorléac s’est tuée, le couple attendait son deuxième enfant, Olivia, une petite fille qui succombera à la mort subite du nourrisson. “Un soir où nous recevons quelques amis à la maison, le téléphone sonne. Ma femme va répondre dans le bureau. Elle revient quelques minutes plus tard et me demande doucement de venir la rejoindre pour me parler. Je ferme la porte derrière moi, décrivait-il dans ses mémoires. Elle n’ose pas me dire. Quoi ? Une amie vient de lui apprendre que Françoise Dorléac s’est tuée en voiture.”
Impassible, incapable d’accueillir la douleur de la nouvelle, Jean-Pierre Cassel s’est retrouvé “dans le salon au milieu de [s]es amis”. “Je m’entends leur raconter la nouvelle d’une voix calme, dénuée de toute émotion”, racontera-t-il près de quarante ans plus tard. S’il essaie alors “d’analyser” ses sentiments, le papa de Vincent, Cécile et de Mathias s’étonne “de ne rien ressentir”. Il venait pourtant de perdre tragiquement son “amour de jeunesse”, celle dont il était tombé éperdument amoureux dans une discothèque huppée du centre de Paris au tout début des années 1960.
C’est à l’Epi Club, une minuscule boîte de nuit tenue par Jean Castel boulevard du Montparnasse, que Jean-Pierre Cassel et Françoise Dorléac se sont croisés pour la première fois. Dans cet établissement en sous-sol (devenu le célèbre Chez Castel), on retrouvait alors le gratin du 7e art français. Sur la piste ? Claude Sautet, Alain Cavalier, Jean-Paul Rappeneau ou encore Christian Vadim. Sous les stroboscopes, Catherine Deneuve a fondu pour l’ex-mari de Brigitte Bardot, Françoise Dorléac a quant à elle craqué pour Cassel, jeune premier à la belle gueule et aux pas de danse ravageurs. “C’était une danseuse sensationnelle, racontait le réalisateur Jean-Paul Rappeneau au Monde, presque toujours accompagnée de Jean-Pierre Cassel, le seul acteur de sa génération qui sache enchaîner bossa-nova, rock ou madison.”
À l’époque, les deux étaient tout juste des stars montantes du cinéma alors amoureux des Jeanne Moreau, Simone Signoret et autres Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo et Fernandel. Jean-Pierre Cassel commençait tout juste à se faire une place devant les caméras des grands réalisateurs. Françoise Dorléac, elle, avait déjà quelques rôles à son actif sur les planches et sur grand écran. Mais c’est durant leur idylle que les portes du 6e et du 7e art se sont vraiment ouvertes pour les deux comédiens. Au cours Simon, Jean-Pierre Cassel se souvenait “d’un numéro de perche aérienne avec Françoise Dorléac”. “Si je voulais parler comme une certaine presse friande des histoires de cœur de notre profession, je dirais : ‘Entre ciel et terre, ils ont trouvé l’amour’”, écrivait-il dans son autobiographie.
En 1961, ils se sont donnés la réplique pour la première fois dans Arsène Lupin contre Arsène Lupin. L’année d’après, on les a retrouvés dans La Gamberge. “Son prince, elle ne le trouvera jamais tel qu’elle l’imagine. Alors il faut tout de suite me prendre parce que c’est moi le prince”, disait-il sur le tournage en 1960 dans une vidéo exhumée par l’INA. “Je la rencontre, j’en tombe amoureux instantanément, j’essaie de l’avoir et elle est très difficile à attraper”, ajoutait-il. Des propos qui tintaient étrangement quand on sait qu’ils formaient un couple à la ville comme à la scène… Mais de leur histoire d’amour, ils ne diront pas grand-chose. Bien qu’aperçus souvent ensemble, à des soirées mondaines ou aux avant-premières, Jean-Pierre Cassel et Françoise Dorléac se sont aimés dans l’ombre. Jusqu’à ce que l’étincelle allumée s’éteigne doucement. Et que leur idylle ne devienne de l’histoire ancienne.
Chacun a alors continué sa vie de son côté. L’acteur s’est marié et est devenu papa. L’actrice, elle, semblait promise à une immense carrière. Mais le destin en a décidé autrement et Françoise Dorléac n’a pas dépassé le quart de siècle. Dans son salon avec ses invités, Jean-Pierre Cassel a ressenti “une impression de vide et d’arrêt sur image” quand il a su que son premier amour s’était envolé. Les jours qui ont suivi cette annonce ont été “amputés de pans entiers”. Et le comédien n’a rien ressenti d’autre qu’un état de sidération totale. “Pas de larmes. Pas de douleur. Françoise est partie. Elle l’était déjà depuis deux ans. Je m’étais marié, j’avais eu un enfant. Et alors ?”, écrivait-il.
Il aura fallu attendre une longue semaine et que sa mère le dépose devant les studios d’Europe 1, où il donnait une interview, pour que la tristesse envahisse Jean-Pierre Cassel. “Je m’effondre sur le volant en gémissant, terrassé par un chagrin insurmontable. Je pleure, je gémis, et entre deux hoquets, j’articule péniblement : ‘Pourquoi ? Pourquoi ? Ce n’était pas fini !’ Ma mère, près de moi, me berce doucement, douloureuse, désemparée, et me dit : ‘Tu as beaucoup de chance. Rares et heureux sont ceux qui sont capables de passion !’”, racontait-il. Incapable de se rendre aux obsèques de Françoise Dorléac, l’acteur a retrouvé Catherine Deneuve à Nice, peu de temps après. Terrassés par la douleur, les deux se sont longuement pris dans les bras avant de fondre en larmes. Remarié avec Anne Célérier, la mère de l’artiste HollySiz, l’acteur n’a jamais oublié son premier amour. Trois ans après s’être confié à cœur ouvert sur leur histoire, Jean-Pierre Cassel a rendu son dernier souffle.
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