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Francis Cabrel: Chaque fois que j'ai eu un enfant, j'ai été intensément inspiré!

Quand Francis Cabrel est invité par l'excellent magazine Serge à faire sa mise au point, dans un entretien rarissime, on sait déjà, dans une certaine mesure, ce que l'on trouvera.

C'est un peu comme regarder le JT de Jean-Pierre Pernaut : on ne peut que blêmir d'admiration devant l'un des derniers artisans de la chanson française en démonstration. De ceux qui remettent sans cesse l'ouvrage sur le métier ; de ceux qui ont un rapport sincère, éminemment charnel et irréductiblement authentique à leur art ; de ceux qui acceptent de laisser le temps au temps parce que cela est pour eux nécessaire à la naissance du vrai, du beau ; de ceux qui, farouches dans l'exercice de leur talent, croient en la transmission du savoir-faire.

Cabrel, 57 ans, assume tout avec la sérénité impressionnante du type droit dans ses bottes, carré dans la conscience de qui il est vraiment : son régionalisme ("les attributs provinciaux qui ne font pas partie de l'appareillage parisien"), sa discrétion qui confine à la sauvagerie, sa lenteur, sa méthode, sa valeur. En fait, il mériterait sans doute même un substantif : le cabrélisme, une doctrine plus trop dans l'air du temps mais assez fondamentale pour figurer dans les bréviaires des aspirants poètes-chanteurs.

Au coeur de ses préceptes et de cette hantise de l'ennui ("si j'essaie d'oublier complètement mon métier, je m'ennuie") qui pousserait n'importe quel autre artiste disperser son énergie, on trouve un éloge de la lenteur, une apologie de la paresse vertueuse.

Les Enfoirés : "Cette année, je passe mon tour..."

Depuis Des roses et des orties, salué par la critique et acclamé par le public, et la tournée qui s'est ensuivie, le chanteur d'Astaffort... s'est à nouveau reclus à Astaffort. Sa seule "publicité " est de continuer à y animer les rencontres d'Astaffort, des stages de créations à destination des jeunes auteurs-compositeurs-interprètes à son initiative : "La transmission me semble plus naturelle avec eux qu'avec des artistes déjà installés. C'est le conseil qui est intéressant à transmettre, pas mon point de vue sur le monde."

Mais c'est tout. Cette année, il fait même l'impasse sur le show des Enfoirés (il y cumule quatorze participations), où l'on aime tant le voir se prêter aux tendresses et aux gags de ses retrouvailles avec le copain Goldman et les autres : "Cette année, je passe mon tour. Il faut un renouvellement des artistes", se borne-t-il à dire à Varrod et Bardot, le duo de Serge. Pourtant, les autres "anciens" de la bande sont presque tous au rendez-vous, et lui-même se classe, avec les JJ, Souchon et Lavilliers, au sein des "bienveillants seniors, toujours actifs malgré tout"... Mais un rendez-vous qu'il sait, contrairement à lui, désormais indispensable : "Ça libère les politiques d'un poids conséquent. Mais ce dispositif existe, et s'il s'arrête, le drame sera bien plus grave."

"Je chante juste, c'est déjà pas mal..."

S'il ne s'exprime qu'avec une extrême parcimonie, quand il le fait, comme c'est le cas pour Serge, Cabrel n'élude rien, ne s'agace que pour le principe. Processus créatif, showbiz, argent, famille, il aborde tout, avec plus ou moins de détails selon les domaines. "Je ne suis pas un porte-voix, martèle-t-il pour justifier son retrait. Je m'exprime lorsque c'est nécessaire, mais je fais heureusement des exceptions comme maintenant avec vous, puisque je n'ai aucune actualité [vous en connaissez beaucoup, vous, des artistes de premier plan qui ont cette sagesse paisible qui consiste à ne rien vendre ?, NDLR]. En dehors de la sortie d'un album, je ne vois pas du tout pourquoi les chanteurs seraient toujours en train de raconter comment vont leurs enfants ou si leurs dernières vacances se sont bien passées." Une vision qui transparaît clairement dans son art de la composition, lui qui souligne dans un sourire qu'il chante juste et que c'est "déjà pas mal pour un chanteur", mais insiste sur le fait que, dans auteur-compositeur-interprète, le troisième temps n'est "pas son point fort" ("Le plaisir vient de ce que je raconte, pas de ma voix ; je préfère écouter Sting ou des gens qui chantent super bien") : "Je ne suis pas un tribun, pas un orateur (...) Je n'ai pas de bagout, je ne parle pas fort, je suis facilement intimidé (...) Quand j'expose mes chansons, tout est à sa place, il n'est alors plus question de timidité, c'est très explicite : tout est dans l'ordre du premier au dernier mot."

"Si mon épouse était d'accord... Malheureusement, ce n'est pas moi qui commande !"

Lui, ses trois filles (Manon, Aurélie - qui sortira en 2011 un premier album - et Thiu), s'il les évoque, ce n'est qu'au détour d'une analyse artistique : "Chaque fois que j'ai eu un enfant, j'ai été très intensément inspiré. J'ai composé trois albums suite à mes paternités successives." Mais en l'absence de cette poussée créatrice, pour les albums non assujettis à cette sorte de maïeutique, le travail est beaucoup plus laborieux. C'est une "bataille" qui commence toujours par la démolition du précédent chantier "pour faire table rase du passé" : "Je fonctionne toujours comme ça, il faut que j'oublie l'écriture du dernier album pour arriver à déclencher le processus de création. Je m'intéresse à de nouvelles choses, je lis, je regarde ce qu'il se passe autour de moi, je me ressource. Ce n'est pas très spectaculaire. Le cycle de cinq ans entre chaque disque me correspond (...) Il faut retrouver une espèce de paix." Le chemin à parcourir, une fois se travail de rebooting fait, est long pour ce disciple de Brassens : "Une chanson réussie doit posséder une fluidité, une légèreté qui donnent l'impression qu'elle a toujours existé."

Sa femme, elle aussi, reste à distance des débats. Il faut que Serge l'entraîne sur le terrain de sa vie d'irréductible enfant du sud-ouest pour que, au détour d'un détour par l'ovalie, elle apparaisse : "Je suis ça [le rugby] comme un dingo. Je suis parti en vacances et j'ai raté deux matchs, ça m'a rendu malade. Mais attention, surtout le rugby agenais (rires) (...) Si mon épouse était d'accord, je pourrais m'engager dans le rugby en tant que dirigeant, mais, malheureusement, ce n'est pas moi qui commande (rires)."

"Le reste, je m'en fous."

Avec Cabrel, les coups d'humour ne sont pas impossibles ; simplement, il se mérite. Un humour un peu avare (on aimerait en avoir plus, puisqu'on le sait appréciable) loin des facilités qu'il reproche irrévocablement à Laurent Gerra et sa "cabane au fond du jardin" : "Ce que je n'aime pas, c'est la vulgarité. C'est cet angle qui ne m'a pas plu dans son imitation, le reste je m'en fous." L'ombre d'un coup de gueule.

Et à propos de coup de gueule, outre le "piège" des embouteillages qui lui fait "péter les plombs" ("prendre ma place dans le traffic...", fredonne-t-on alors), c'est Paris Match qui récolte, pour son sujet "Le nabab d'Astaffort" :"Cela vient du fait que j'ai toujours refusé les interviews à ce journal que je n'aime pas (...) Je m'en fous, ils écrivent ce qu'ils veulent. Oui, je vis à Astaffort et très bien. Cela fait trente ans que j'écris des chansons qui ont du succès, et je ne suis parti ni en Suisse, ni à New York." Et toc. Et s'il confie s'imposer de réfléchir à sa position de "nanti" ("mais je ne vais pas m'enterrer dans un igloo avec deux haillons pour faire plaisir à Paris Match"), il remarque que "c'est dans l'esprit français d'être très méfiant avec la réussite".

Cabrel, un intouchable qui met à tous les coups dans le mille.

G.J.

Interview exceptionnelle à retrouver dans son intégralité dans le numéro 3 du magazine Serge, déjà disponible.

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