Si son enfance a pu lui être volée d'une certaine manière, Mohamed Bouhafsi entend bien tenir d'une main de fer les rênes de sa vie d'adulte. A 34 ans, le journaliste affiche un pedigree et un réseau amical et professionnel impressionnants, ce qui ne va pas sans faire grincer quelques dents. Le 11 juillet dernier, il présentait le dernier numéro avant la pause estivale de C à vous et remerciait téléspectateurs et chroniqueurs pour cette "saison historique". Sans Anne-Élisabeth Lemoine, le poulain a pris la tête du plateau les week-ends depuis septembre 2025 et n'est pas encore au bout de ses défis. "Le monde du travail pour lui, c’est Koh-Lanta" dira d'ailleurs l'un de ses collaborateurs à son sujet, dans un portrait signé Libération en juin 2026.
Depuis ses débuts sur RMC Sport pour couvrir deux Coupes du monde, à ses interview présidentielles avec Emmanuel Macron et son arrivée en force sur France Télévisions, pour ne plus en quitter les rangs, Mohamed Bouhafsi, qui s'est aussi vu nommer en 2024 directeur général de 3e œil Productions, imbrique soigneusement les pièces du puzzle dans le but de transformer sa destinée : "J’ai des milliers de rêves (...) Je me suis toujours dit : si je n’ai pas de culot, qui l’aura pour moi ?" rapportera Libé. En effet, Mohamed Bouhafsi avance sans se soucier des codes ou des sièges déjà occupés par d'autres, quitte à déplaire. Et s'il veut à ce point réécrire son histoire c'est parce que ses jeunes années ont été largement abimées par la violence d'un père.
"Un jour, j'ai voulu m'interposer dans une dispute violente entre mon père et ma mère, un coup est parti sur moi et j'ai fini la tête dans le crépi" : ces mots terribles sont ceux de Mohamed Bouhafsi, lors d'une interview donnée à Konbini en novembre 2021. Le journaliste, auteur du livre Rêver sous les coups, paru aux éditions Larousse, a pris la plume pour raconter son enfance ternie par la maltraitance paternelle. Un chapitre lourd de son existence qui définit à présent ses engagements envers les victimes.
© Instagram, mohamedbouhafsi
Né à Oran en Algérie, Mohamed Bouhafsi est venu s'installer en France avec sa mère et son père alors qu'il était petit. C'est dans un appartement du quartier des Francs-Moisins à Saint-Denis qu'il a pris conscience que quelque chose n'allait pas. S'il a affirmé dans plusieurs médias n'avoir des souvenirs qu'à partir de ses 5 ans, en raison d'une possible "amnésie traumatique", il a raconté son calvaire au quotidien. L'arcade sourcilière cassée à maintes reprises, des coups dans les côtes, les bras... "J'imitais ma mère et un jour j'ai mis du fond de teint pour masquer mes côtes tuméfiées, mes bleus, afin d'aller la piscine... Il ne fallait pas que les copains et les copines voient ça" racontait-il, toujours à Konbini.
Devenu expert dans l'art de masquer la vérité et surtout inquiet pour l'état de santé de sa mère qui, bien qu'amoureuse de son père, se faisait elle aussi cogner fort et régulièrement, Mohamed Bouhafsi a été franc sur Konbini quant à son bel avenir qui s'est joué à peu de choses : "Ma mère, c'est l'histoire de dizaines de milliers de femmes en France. Souvent on a appelé la police mais on n'a jamais mis ma mère dans une situation de sérénité". Sans papier, sans travail ni argent, et sans logement à elle, le journaliste a vu sa mère se taire face à la justice ou aux médecins de peur d'être renvoyée seule en Algérie. Et puis, ce sont des voisins qui ont permis dans un premier temps de supporter la situation, en le prenant chez eux pour le nourrir ou lui autorise à regarder des matchs sur Canal+.
Invité de Léa Salamé sur France Inter en novembre 2021, il revenait sur le rôle clé de cet entourage : "J'ai eu la chance à Saint-Denis d'avoir des voisins qui ont cassé cette chaîne de la violence (...) une fois, j'ai cru perdre ma mère et mes voisins du troisième étage sont venus à la porte. Ils m'ont récupéré, j'étais en sang moi aussi et vraiment pas bien (...) Ils ont dit à mon père : 'Vous êtes adultes, vous faites ce que vous voulez. En revanche, lui il a 6 ans et demi, il n'a pas le droit de subir ça'".
Un voisinage qui l'a recueilli de nombreuses fois et qui a participé à l'arrêt définitif de ces violences. Car Mohamed Bouhafsi n'hésite plus à l'affirmer : il est réellement né le 1er avril 2001, à l'âge de 8 ans, quand son père, après une garde à vue, a choisi de ne plus rentrer à la maison. Pour en arriver à ce tournant décisif, Mohamed Bouhafsi a vécu l'impensable en se faisant presque kidnapper par son propre parent. "Le point de rupture à toute cette violence, il intervient en 2001. Mon père un midi vient me chercher à l'école, on croise une voisine... et il ne lui dit même pas bonjour. Il m'emmène à Marseille, soi-disant en week-end. On arrive sur le vieux Port, il est tard et il me dit que ma mère ne va pas venir avec nous. J'ai trouvé ça bizarre" confiait-il sur Konbini. La suite ? Il la comprend très vite : "Mon père veut m'emmener en Algérie, on arrive sur le quai, une voiture de police est là mais je vais pour crier et rien ne sort. Heureusement, un policier me fait un signe, il procède à un contrôle d'identité. Mon père n'a pas le droit d'emmener son enfant, sans autorisation de la mère, à l'extérieur de la zone européenne".
C'est la voisine, croisée à la sortie de l'école, qui a eu le courage de prévenir les forces de l'ordre et la mère de Mohamed Bouhafsi de la tentative d'enlèvement ce jour-là. Un signalement qui a changé in extremis le cours des choses. "C'est ma deuxième famille mes voisins, c'est là où j'ai découvert ce qu'était une vie familiale sans violence" admettait en 2021 le journaliste, non sans émotion, sur le plateau de l'émission La maison des maternelles face à Agathe Lecaron. Un pan de son histoire qui n'a pas toujours été simple à verbaliser. Jusqu'à ses 28 ans, Mohamed Bouhafsi ne dira rien de cette enfance sous les coups, ni à ses meilleurs amis ni à sa compagne de l'époque Angéline Tansini. "Mon père a tenté de m'enlever et je ne l'ai jamais dit avant car j'avais une forme de honte, je n'ai pas su protéger ma mère" se désolait le journaliste lors de son passage en 2021 sur France Inter.
A présent, Mohamed Bouhafsi ne s'encombre plus des qu'en-dira-t-on et trace sa voie. Il a choisi d'assumer ce passé familial après le Covid et avoir entendu aux informations un drame similaire au sien. Son père a bien essayé de reprendre contact : il serait venu se présenter 17 ans plus tard, en bas de RMC où Mohamed Bouhafsi travaillait. Un "choc" pour le journaliste qui annulera néanmoins ses rendez-vous et l'emmènera dîner. "Pas de regret, pas d'excuse de sa part, il m'a demandé des places pour un concert et un maillot signé d'un footballeur" s'étonnait-il encore sur France Inter.
Mohamed Bouhafsi déploie désormais son énergie à la prévention : "Le fait que la voisine ait alerté ma mère, c'est ce qui a sauvé ma vie en partie : il faut intervenir, il faut réagir et ne pas hésiter à demander de l'aide" répétait-il sur Konbini. Policiers, pharmaciens, professeurs, voisinages, chacun a un rôle à jouer dans ces cas complexes.
Mohamed Bouhafsi est le parrain de deux associations, la Cnape et l'Enfant Bleu. Il a fondé en 2020 le collectif des Défenseurs de l'enfance, afin de soutenir la protection et organise des tournois sportifs caritatifs redonnant le sourire à des milliers de jeunes confrontés aux violences sexuelles, physiques et/ou psychologiques. Le 17 octobre 2024, le journaliste a en outre reçu l'insigne de Chevalier de l'Ordre National du Mérite.