Imaginez un enfant de deux ans faisant rouler un petit camion sur le sol. Un autre enfant tend la main pour l'attraper. "À moi !". Le camion disparaît aussitôt derrière le dos du premier enfant. Un adulte intervient : "Sois gentil, partage !". L'un veut jouer avec le camion, l'autre refuse de le lui prêter.
Pourtant, les recherches scientifiques montrent que cette réaction ne traduit pas nécessairement un manque de générosité. Les enfants apprennent progressivement ce que signifie posséder quelque chose et comment prendre en compte les besoins des autres. Connaître les règles du partage ne signifie pas non plus être capable de les appliquer systématiquement. Une simple dispute autour d'un jouet ne suffit donc pas à définir la personnalité d'un enfant.
La psychologue Celia A. Brownell et ses collègues de l'Université de Pittsburgh ont étudié 51 enfants âgés de 18 ou 24 mois. Publiée en 2013 dans la revue Child Development, leur recherche a placé les tout-petits dans différentes situations où ils pouvaient partager des jouets ou de la nourriture avec un adulte.
Les enfants les plus âgés partageaient plus spontanément. Les plus jeunes étaient également capables de le faire lorsqu'ils bénéficiaient de plusieurs occasions et d'un accompagnement suffisant pour comprendre ce que souhaitait l'adulte.
Les chercheurs ont également constaté que les enfants qui comprenaient le mieux la notion de propriété avaient davantage tendance à partager, même en tenant compte de leur âge et de leurs capacités linguistiques. Autrement dit, comprendre ce que signifie "à moi" n'est pas incompatible avec la générosité.
Cette notion aide les enfants à distinguer ce qui leur appartient de ce qui appartient aux autres. Prêter un objet ne consiste pas simplement à le tendre à quelqu'un : il faut aussi comprendre la situation et accepter qu'une autre personne puisse l'utiliser.
L'étude suggère ainsi que la compréhension de la propriété se développe parallèlement à l'apprentissage du partage. Elle ne démontre toutefois pas qu'apprendre à dire "à moi" rend les enfants plus généreux. D'autant que l'expérience se déroulait avec un adulte coopératif et plusieurs objets disponibles.
Dans la vie quotidienne, la situation peut être différente. Imaginez un enfant en train de construire une route imaginaire avec son camion. Le prêter signifie alors interrompre son jeu. La difficulté à partager dépend donc aussi de l'objet concerné et de l'activité en cours.
Les psychologues parlent de "décalage entre le jugement et le comportement". Craig E. Smith et ses collègues, dont le psychologue Peter R. Blake, ont étudié ce phénomène dans des travaux publiés en 2013 dans la revue PLOS ONE.
Des enfants âgés de trois à huit ans étaient capables d'affirmer que des autocollants devaient être répartis équitablement. Pourtant, les plus jeunes avaient tendance à en garder davantage pour eux. Dans cette expérience, le partage équitable n'est devenu régulier que chez les enfants de sept et huit ans.
Les chercheurs ont également évalué leur contrôle inhibiteur, c'est-à-dire leur capacité à retenir une réaction impulsive. Or, cette aptitude n'expliquait pas les différences de partage observées selon l'âge.
Il serait donc réducteur d'affirmer que les jeunes enfants manquent simplement de volonté. Comprendre une règle est une chose, mais lui accorder suffisamment d'importance lorsqu'il s'agit de renoncer à quelque chose que l'on possède en est une autre.
La théorie de l'autodétermination, développée par les psychologues Richard Ryan et Edward Deci, souligne l'importance de l'autonomie dans la motivation. Il ne s'agit pas de laisser les enfants faire tout ce qu'ils veulent, mais de leur permettre de ressentir qu'ils agissent de leur propre initiative.
Cette distinction peut jouer un rôle dans l'apprentissage du partage. Donner un jouet parce qu'un adulte l'exige ou décider spontanément de le prêter peut aboutir au même résultat, mais l'expérience vécue par l'enfant n'est pas la même.
Les psychologues Nadia Chernyak et Tamar Kushnir ont justement étudié l'influence du choix dans une recherche publiée en 2013 dans Psychological Science.
Certains enfants de trois et quatre ans pouvaient choisir de donner un objet qu'ils auraient pu conserver. D'autres devaient décider de donner ou non un objet qui aurait de toute façon été jeté. Un troisième groupe recevait simplement l'instruction de donner.
Par la suite, les enfants qui avaient volontairement renoncé à un objet qu'ils pouvaient garder se sont montrés plus généreux envers une nouvelle personne.
Les chercheuses ont proposé une explication appelée "hypothèse de l'interprétation prosociale" : choisir d'aider quelqu'un pourrait encourager l'enfant à se percevoir comme une personne serviable.
Ces résultats restent toutefois propres aux conditions de l'expérience. Ils ne signifient pas que l'intervention des adultes est inutile ou néfaste.
L'organisation spécialisée dans la petite enfance ZERO TO THREE recommande d'accompagner les enfants dans l'apprentissage du tour de rôle, tout en reconnaissant leurs émotions.
Il peut notamment être utile de laisser un enfant terminer son activité avant de lui demander de prêter son jouet. Pendant ce temps, celui qui attend peut être encouragé à s'occuper autrement.
Un minuteur peut également aider lorsque l'attente devient trop longue. Les adultes peuvent aussi mettre des mots sur la situation : "Tu joues avec le camion. Ton camarade aimerait l'essayer après".
Cela ne signifie pas pour autant qu'il faut laisser les enfants s'arracher les jouets des mains. Comprendre qu'un enfant refuse de partager ne revient pas à accepter les comportements agressifs.
Finalement, une dispute autour d'un jouet peut devenir une occasion d'apprentissage. Plutôt que d'imposer systématiquement le partage, l'objectif est d'aider les enfants à comprendre les besoins de chacun et à trouver progressivement des solutions ensemble.