Alors que son nom a circulé avec insistance pour l'élection présidentielle, Michel-Édouard Leclerc a souhaité répondre aux nombreuses rumeurs dont il a fait l’objet. Dans les colonnes de Libération ce lundi 7 septembre, le fils d’Édouard Leclerc a pris ouvertement la parole, revenant sur ses ambitions, mais pas seulement. Il a également évoqué son héritage et souhaité faire taire des rumeurs qui n’avaient pas lieu d’être. Il y a notamment celle qui, à la mort d’Édouard Leclerc en 2012, évoquait une cession de la marque pour 160 millions d'euros.
Face à ces montants, Michel-Édouard Leclerc rectifie : "Ce chiffre est faux, chaque enfant a eu, dans la succession, en net, l’équivalent d’un supermarché". L'héritage des Leclerc ne se résume pas à un patrimoine financier ; il est d'abord l'histoire d'une fronde. À Landerneau, les débuts sont âpres pour cette famille qui bouscule l'ordre établi. "On achetait chez Leclerc en rasant les murs… La maison familiale fut caillassée, mémés, insultes à l'école", raconte Michel-Édouard Leclerc, envoyé très tôt en pension avec ses sœurs.
Ce climat forge un clan. Michel-Édouard Leclerc grandit en voyant son père, l'épicier finistérien Édouard Leclerc, "rêver de politique, échouer, par deux fois aux législatives" et se heurter au mépris parisien. Michel-Édouard Leclerc, lui, se façonne un autre profil. Étudiant nourri aux textes d'André Gorz et de Guy Debord, il rêvait de journalisme avant que son mentor ne lui souffle : "C'est bien de comprendre le monde, mais il faut le transformer". Il rejoint l'entreprise à 23 ans. Alors qu'il "aurait volontiers repris un supermarché, par exemple en Dordogne" avec sa première épouse, Édouard Leclerc refuse et impose son fils au siège pour mener la guérilla judiciaire du groupe.
Sous l'œil paternel, Michel-Édouard Leclerc tisse sa propre toile. De François Mitterrand, qui voulait voir Michel-Édouard Leclerc "investir à Cuba", à Nicolas Sarkozy, "gratifié d’un soutien dithyrambique pour sa campagne présidentielle", Michel-Édouard Leclerc capte la lumière et les sphères de pouvoir qui se refusaient à son père. Surtout, Michel-Édouard Leclerc transforme l'héritage commercial. Guidé par son mantra houellebecquien, "Extension du domaine de la lutte", Michel-Édouard Leclerc propulse la marque vers la santé, le voyage et la culture. "Au départ, on était réticents, nous, on n’est pas des intellos, ni des bobos mais Michel nous a embarqués", a confié un adhérent. Les "Espaces culturels" éclosent, faisant aujourd'hui de E.Leclerc le troisième libraire de France, porté par un dirigeant qu'Antoine Gallimard qualifie de "fin lettré, érudit, curieux de tout... et un redoutable commerçant."
Lorsque le patriarche Édouard Leclerc s'éteint en 2012, après avoir sombré "dans les brumes d’Alzheimer", il laisse une forteresse hybride. Le groupe repose sur 560 adhérents indépendants. Hériter de "l'équivalent d'un supermarché" signifie recevoir un outil de travail, à l'image de son frère Olivier Leclerc, qui dirige un magasin à Dijon. Michel-Édouard Leclerc, lui, n'est pas le PDG propriétaire de cette machine aux dizaines de milliards d'euros de chiffre d'affaires, mais son stratège et porte-parole. En réduisant publiquement son héritage familial à l'échelle d'un seul magasin, Michel-Édouard Leclerc préserve l'image de l'artisan face aux géants du CAC 40. Une posture d'éternel "épicier" qui lui permet de conserver son arme la plus redoutable : l'identification populaire.