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Bertrand Cantat et la mort de Marie Trintignant : 'J'ai voulu me flinguer'

Bertrand Cantat et la mort de Marie Trintignant : 'J'ai voulu me flinguer'
Par Samya Yakoubaly Rédactrice
Cinéphile, elle adore regarder des bande-annonces et des moments historiques à la télévision. Le prochain James Bond ou le discours d’investiture de Barack Obama lui donnent les mêmes frissons.

L'interview-choc va être dans les kiosques mercredi 23 octobre dans la revue Les Inrocks, mais l'entretien fleuve de Bertrand Cantat se dévoile déjà. Le chanteur s'exprime pour la première fois sur la mort de Marie Trintignant, de la prison, du suicide de la mère de ses enfants, Krisztina Rady et de la musique. En couverture du magazine culturel et de société, l'artiste a besoin de nombreuses pages pour expliquer tout ce par quoi il est passé, depuis dix longues années. Condamné à huit ans de prison pour le meurtre en 2003 de sa compagne Marie Trintignant, il a été libéré en 2007.

Il y a dix ans, la comédienne Marie Trintignant, 41 ans, succombait sous les coups du chanteur, à l'époque leader de Noir Désir, Bertrand Cantat : "Je ne suis pas dans le déni de ce qui s'est passé, je sais que j'ai commis l'irréparable. [...] Je n'ai jamais fui ma responsabilité. Sauf peut-être en cherchant à mourir." Au fil des lignes, Bertrand Cantat veut que les choses soient claires : il ne nie rien. Cependant, il accepte la justice, mais pas la vengeance et s'insurge contre les histoires qui ont été écrites sur lui, pour le détruire ou pour vendre des papiers. Cette fois, il prend la parole, ce sera peut-être la dernière fois, songe le journaliste qui l'interroge, alors il lui dira tout.

De la mort à la prison

"Je n'ai rien compris à ce qui s'est passé dans l'action. C'est la pire des culpabilités. Après avoir accompagné Marie à l'hôpital, j'ai été viré et je suis revenu à l'appartement. Pour me flinguer. J'ai préparé mon suicide : en faisant couler un bain, en y préparant des lames de rasoir pour m'y trancher les veines et en prenant des médicaments pour m'abrutir." Il se réveillera à l'hôpital avec la police au pied de son lit.

De la prison en Lituanie, il dira : "A Vilnius, j'étais en isolement, je n'avais le droit de parler à personne. Je chantais, je hurlais seul, dans mon sous-sol. C'était une toute petite pièce, avec un vasistas qui laissait à peine passser un peu de lumière du jour. [...] Je ne pouvais pas dormir. De toute façon, j'en étais incapable. Alors ils m'abrutissaient de médicaments." Cantat livrera un souvenir particulier, comme pour illustrer son vécu : "Il s'est passé un truc bizarre dans les derniers mois à Vilnius : ils voulaient que je donne un concert dans la chapelle de la prison. On me faisait brièvement sortir de ma cellule pour répéter sur une guitare, j'avais perdu l'habitude, je finissais les doigts en sang. J'ai fait ce que j'ai pu. [...] Je n'ai aucun souvenir de ce concert".

Le rêve d'un suicide

Mettre fin à ses jours, c'est une idée qui sera récurrente dans toute sa discussion. "Je rêvais d'exploser pour qu'on me fiche la paix, qu'on me laisse avec la souffrance. J'étais désespéré par la disparition de Marie, par ma responsabilité. [...] L'écriture ? ça ne marchait pas. [...] J'ai dû arrêter. Ça me servait à maintenir le lien humain, mais le processus libératoire, non. [...] Rien ne pouvait me soulager. Il faut un minimum de confiance en soi pour écrire. Là, il ne me restait rien."

Sa raison de vivre est ses enfants, à l'heure de la prison et après : "En prison, je tiens grâce à l'amour que je reçois de l'extérieur. Sans les enfants, sans cette responsabilité, je me serais suicidé en prison. [...] J'aurais été bien plus tranquille si on m'avait laissé le faire. Je pétais les plombs, je hurlais que je voulais rejoindre Marie, je ne vivais que dans la douleur, le vertige.... Je n'ai jamais pu faire le travail de deuil, je n'en avais pas le droit. [...] Je n'ai jamais cherché à fuir ma responsabilité. Sauf peut-être en cherchant à mourir." En parlant du soutien de ses proches, Bertrand Cantat déclarera : "Le vrai cadeau ça aurait été de vouloir me laisser partir [mourir]. Mais je ne peux pas leur en vouloir de m'avoir accompagné."

Un homme en colère

Son ire se fait entendre lorsqu'il s'exprime sur le traitement dans les médias de l'affaire Trintignant : "Un certain détachement ? Qui peut oser dire une chose pareille ? Pour essayer de faire croire quoi ? J'étais anéanti de douleur en pensant à elle, mais aussi à ses enfants, ses proches. Je n'ai jamais voulu une chose pareille, il n'y a pas de mots pour dire ce que je ressentais. C'est ignoble, malhonnête. [...] Dès la première seconde, j'ai été dépossédé de l'histoire. Ma vision, mon témoignage n'ont pas eu droit de cité. J'ai su très vite que je ne pourrais pas m'expliquer. Mes remords, ma souffrance, ma sensibilité, ça ne marchait pas dans cette histoire. Je suis alors devenu une caricature. [...] Il fallait que je sois condamné le plus lourdement possible et qu'en sortant, je n'aie plus la moindre chance d'exister."

Bertrand Cantat évoque également le suicide de son épouse et mère de ses deux enfants Kristina Rady, en 2010. Le parquet de Bordeaux a indiqué la semaine dernière qu'il allait faire auditionner un ancien compagnon de Kristina Rady, qui estime que la jeune femme a pu en arriver là après des violences conjugales. "Chaque proche se demande ce qu'il n'a pas vu, pas fait ou fait... Moi le premier, mais les raccourcis et les accusations délirantes me concernant sont inacceptables", dit Bertrand Cantat. "C'est affreux, abject d'être devenu le symbole de la violence contre les femmes." Il estimera aussi qu'on a instrumentalisé les parents de celle qu'il appelle Cini pour le faire passer pour un monstre.

Le présent

Aujourd'hui, il est avec ses enfants, plongés dans une situation tragique mais qui n'ont pas souhaité quitter Bordeaux : "Ils le vivent mal. Surtout aujourd'hui, ils ne supportent plus l'accumulation. Ils ont été extraordinaires, avant d'être bien touchés. Ils sentent que rien n'est normal dans notre vie, alors qu'ils ont reçu l'éducation la plus normale qui soit." La mère de Bertrand Cantat est morte alors qu'il était en prison et de leur relation difficile depuis qu'il est adolescent, il préfèrera penser qu'avec le temps, les choses auraient pu changer.

Que lui reste-t-il ? La musique. "La scène me pousse vers un truc salvateur, qui me nettoie. Et puis je n'ai pas le choix. Je dois faire de la musique pour vivre aujourd'hui. [...] C'est le présent qui compte, je suis quelqu'un d'autre."


Jean-Daniel Beauvallet, qui a mené l'interview, précise dès le début de l'entretien et sur le site des Inrocks que le musicien s'est confié pendant "trois heures" et ne s'est "jamais défilé" : "On voulait lui parler non pas pour le disculper, le poser en victime : Bertrand Cantat, de ses mains, avait commis l'irréparable, l'indicible et avait été jugé pour cela. Pas question, donc, de refaire son procès – lui-même avait tout reconnu. [...] En vous fixant de son regard délavé, il demande juste le pardon de ceux que son geste de folie a entraînés dans ce tourbillon de malheur et de vies brisées. Il le sait, de toutes les prisons, il en est une dont il ne sortira jamais vivant : Bertrand Cantat." Le chanteur controversé a formé le groupe dit ouvert Detroit et il publiera, en collaboration avec son fidèle Pascal Humbert le 18 novembre un nouvel album, Horizons.

L'interview est à retrouver en intégralité dans Les Inrockuptibles du 23 octobre 2013

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