4,9 milliards d’euros. Un chiffre qui donne le tournis et qui a provoqué stupeur et tremblements dans les salles des marchés le 23 janvier 2008. Dans une conférence de presse lunaire, la Société générale révélait avoir été victime d'une fraude massive commise par un seul homme, sans dévoiler son identité. "Sa connaissance approfondie des procédures de contrôle, acquise lors de ses précédentes fonctions au sein du middle office du groupe, lui a permis de dissimuler ses positions grâce à un montage élaboré de transactions fictives, annonçait le patron de la banque. L'employé, qui a reconnu les faits, a été relevé de ses fonctions et une procédure de licenciement a été engagée."
Il n’aura fallu que quelques heures pour que le Financial Times divulgue l’identité de cet homme : Jérôme Kerviel. Trader d’alors 31 ans, il a fait vaciller la Société générale et son PDG, qui le décrivait comme un "fraudeur", un "terroriste", un "escroc". Né le 11 janvier 1977 en Bretagne, celui qui fête son 49e anniversaire était entré dans la banque en août 2000 au sein de la division banque d'investissement et de financement. D'abord employé dans le "middle office", où il a acquis la connaissance "aussi intime que perverse" des procédures de contrôle, selon Jean-Pierre Mustier, patron de Société générale Corporate & Investment Banking, il est passé en 2005 côté "front office", où il était chargé de "prendre des positions" sur des indices de contrats à terme.
Auprès des syndicats, la direction des ressources humaines a parlé d'"un être fragile", "sans génie particulier", traversant des "difficultés familiales". Mis en examen le 28 janvier 2008 pour "faux et usage de faux, abus de confiance et introduction dans un système de traitement automatisé de données informatiques", Jérôme Kerviel est vite sorti du silence. “Je n'ai jamais eu d'ambition personnelle dans cette affaire. L'objet, c'était de faire gagner de l'argent à la banque, assurait-il alors à l’AFP. On perd la notion des montants quand on est engagé dans ce genre de métier. C'est dématérialisé. On se laisse un peu emporter." Lors de son interrogatoire, il a notamment suggéré que la hiérarchie de la banque ne pouvait ignorer ses opérations risquées.
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La suite ? Une affaire politico-judiciaire d’ampleur, qui n’est toujours pas terminée. Condamné à de la prison ferme et à verser d’abord 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts à la Société générale qui l’employait, Jérôme Kerviel a vu sa peine financière réduite à un million d’euros par la Cour de cassation. Mais il a passé 150 jours derrière les barreaux de Fleury-Mérogis. Aujourd’hui âgé de 49 ans, il a réinventé sa vie loin des marchés financiers spéculatifs qui l’ont rendu célèbre. Interdit d’exercer dans la finance traditionnelle en raison de son passé et des décisions de justice, il ne peut pas retrouver un poste de trader ou de gestionnaire de portefeuille dans une banque.
Loin des salles de marché donc, Jérôme Kerviel a fait de sa voix une source de revenus. Depuis des années maintenant, il donne des conférences publiques, participe à des tables rondes, intervient dans des débats sur la finance, l’éthique professionnelle et les dérives du trading à haut risque. “J'essaie de reconstruire, depuis plusieurs années, une vie qui ressemble à peu près à une vie normale en travaillant, en donnant des conférences, en rencontrant du monde, racontait-il à France 3. [...] Aujourd'hui, je viens raconter aux entrepreneurs qu'on peut transformer des mauvaises expériences, des mésaventures en force. Ils rencontrent eux-mêmes des difficultés dans le cadre de leur activité. Le tout, c'est de savoir rebondir.”
L'ancien trader assurait "rencontrer beaucoup d'empathie" lorsqu'il est invité à des conférences ou quand des gens le reconnaissent dans la rue. "Il n'y a presque que les hommes politiques qui me traitent de délinquant", regrettait-il. Son histoire et son traumatisme, Jérôme Kerviel les a aussi racontés dans deux livres : L’engrenage : mémoires d’un trader, en 2010 et J’aurais pu passer à côté de ma vie, en 2016. Pour son premier ouvrage, il a touché au moins 40.000 euros pour l’adaptation cinématographique signée Chistophe Barratier. Concernant ses conférences, ses tarifs sont introuvables...
Sur le plateau de C L’hebdo, fin 2024, il affirmait avoir été “un gros connard”. “Ça fait dix-sept ans que j’ai aussi un regard critique sur l’homme que j’étais à l’époque, sur la façon dont j’ai pu basculer à ce point-là et perdre les valeurs et les repères qui étaient les miens avant”, ajoutait-il. Ses valeurs, justement, il veut les transmettre à sa fille de 7 ans. Sans emploi et sans domicile en 2017, il a rencontré une femme et est devenu papa. Une intimité dont il ne parle que très rarement. Mais sa fillette est sa “richesse”, son “plus grand bonheur”, comme il le résumait dans Clique.
Plus heureux que jamais, malgré les saisies financières sur ses comptes en banque et son quotidien précaire, Jérôme Kerviel s’occupe énormément de sa fille. Pour elle, et pour lui, il veut retrouver une vie aussi normale que possible et tente d’oublier les périodes sombres qu’il a traversées. “L’héritage, je lui ai conseillé de le refuser. Pour son bien. J’espère que je vais lui léguer des valeurs. Des valeurs qui seront une boîte à outils pour elle, confiait-il dans l’émission Entre vous et moi sur YouTube. Après, elle fera sa vie et elle fera ses choix. Mon rôle à moi, en tant que papa, c’est de lui filer deux, trois valeurs et une boîte à outils pour qu’elle puisse faire son miel, s’en sortir le mieux possible et qu’elle soit heureuse, surtout.” Dans sa nouvelle vie de conférencier, sa fille est un repère. Et dans ses combats judiciaires aussi : “Ça me donne une bonne raison de savoir pour quoi je me bats."
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