Connu pour ses prises de parole médiatiques, ses reportages sur les lignes de front et son histoire d'amour au long cours avec Arielle Dombasle, Bernard-Henri Lévy cache une lutte bien plus silencieuse. Loin du tumulte public, l'écrivain et philosophe compose chaque nuit avec une compagne tenace qui refuse de le quitter : l'insomnie chronique. Un syndrome particulièrement répandu qui touche aujourd'hui entre 15 et 20 % de la population française selon les données médicales de l'Inserm, mais qui reste encore très souvent banalisé.
À l'occasion de la sortie de son récit introspectif Nuit blanche, paru aux éditions Grasset, l'auteur a choisi de briser le silence sur ces heures sombres passées les yeux grands ouverts. Depuis l'enfance, et plus encore depuis la fin de son adolescence, le sommeil naturel s'est dérobé pour ne plus jamais revenir. Face à ce vide nocturne devenu le décor quotidien de son existence, le philosophe a accepté de revenir sur un demi-siècle de tentatives médicales restées vaines et sur la façon dont il a appris à composer avec cette vigilance permanente.
Pour Bernard-Henri Lévy, la rupture avec le sommeil ne date pas d'hier. Si les prémices se faisaient déjà sentir durant son enfance, le point de non-retour s'est définitivement installé après ses premiers grands voyages et son reportage au Bangladesh au début des années 1970. Dès lors, le repos physiologique s'est transformé en une véritable bataille perdue d'avance. Interrogé sur ses différentes tentatives pour retrouver un rythme normal, l'auteur a livré un constat sans appel : "J'ai essayé tous les remèdes, rien n'a marché." Au fil des décennies, le philosophe a testé les méthodes les plus variées, des thérapies aux traitements médicamenteux. Pour espérer fermer l'œil, il a recours aux somnifères, alternant régulièrement les molécules afin de contourner l'accoutumance du corps.
Mais sur les terrains de guerre qu'il continue d'arpenter régulièrement, pas question d'avaler le moindre comprimé : la nécessité de rester vigilant pour sa sécurité et celle de son équipe le pousse à rester éveillé plusieurs jours d'affilée sans dormir. Derrière cette impossibilité à trouver le repos se cache une mécanique psychologique profonde que le mari d'Arielle Dombasle analyse avec une grande lucidité. Loin de se résumer à une fatigue ordinaire, l'insomnie sévère relève pour lui d'un refus inconscient de relâcher la garde face au monde extérieur.
Bernard-Henri Lévy explique : "Je ne parviens pas à lâcher prise. C'est comme s'il y avait une touche 'pause' quelque part et que, chez moi, elle s'était détraquée. Je m'émerveille de voir des gens qui dorment naturellement." Pour l'écrivain, cette vigilance perpétuelle touche à des peurs existentielles beaucoup plus intimes, à commencer par celle de la mort. S'abandonner au sommeil équivaut à perdre la maîtrise de son esprit et de son corps. Lorsque le moral faiblit, ces nuits sans fin peuvent vite basculer dans l'angoisse pure, entre perceptions déformées et souvenirs envahissants qui occupent la pénombre de son appartement parisien.
Plutôt que de sombrer dans le découragement après cinq décennies de veille, Bernard-Henri Lévy a fini par apprivoiser cette part d'ombre. Cette disponibilité forcée nourrit son écriture et le rapproche d'autres grands créateurs qui ont fait de la solitude nocturne leur atelier de travail, à l'image de Marcel Proust ou de Franz Kafka. Cette absence de repos le lie également à d'autres personnalités insoupçonnées du paysage public. L'auteur raconte notamment échanger des messages tardifs sur Telegram avec un autre insomniaque notoire : le président Emmanuel Macron, dont il aperçoit parfois les fenêtres encore éclairées au palais de l'Élysée depuis son domicile. Une façon d'humaniser un mal invisible qui concerne des millions d'anonymes et qui prouve que, face aux nuits sans sommeil, le statut social ou la notoriété ne changent rien à la réalité du silence.