“Maman est comme la colombe : elle vient, elle se pose, puis elle s’envole." Ces mots sont durs dans la bouche d'un enfant de 6 ans. Mais pesés, pour Nicolas Petsilas. Enfant, lorsqu'il rentrait de son école suisse, le garçonnet n'avait pas la chance de retrouver sa célèbre maman autour de son goûter ou derrière son épaule lorsqu'il faisait ses devoirs. Occupée à sa carrière et peut-être submergée par le succès, Nana Mouskouri a longtemps regardé ses enfants grandir de loin. Cette Colombe, dont elle chantait la liberté dans un tube, la chanteuse l'est devenue, loin d'eux.
Il faut dire que jamais, dans sa vie, Nana Mouskouri ne s’est vraiment posée. Née en Grèce, obligée de fuir la dictature des Colonels, elle a un temps eu ses attaches en Allemagne, puis en France mais aussi aux États-Unis. Mais c’est en Suisse que la chanteuse qui fête ses 91 ans ce 13 octobre 2025 a vraiment fait son nid. Et la première branche a été posée en 1964.
Chanteuse depuis six ans, Ioánna Moúskouri de son vrai nom réalisait alors son rêve de petite fille passée par le conservatoire. Propulsée star grâce à son premier tube Roses blanches d’Athènes, elle venait même de participer au concours de l’Eurovision sous les couleurs du Luxembourg. Sa décevante 8e place avec À force de prier n’aura pas eu raison de son succès. Bien au contraire, car pour elle, tout s’est enchaîné à une allure folle.
Au milieu de cette tempête d’enregistrements, de concerts, d’interviews et de rencontres qui l’a menée aux quatre coins du monde, Nana Mouskouri a tout de même réussi à trouver du temps. Un peu. En 1964 donc, elle s’est installée en Suisse avec son premier mari Geórgios Petsilás. Avec ce musicien et producteur grec, qui lui a offert plusieurs chansons, elle vivait une histoire d’amour idyllique. Et Nana Mouskouri est devenue maman... D’abord de Nicolas, né le 13 février 1968, puis d’Hélène (que l'on surnomme Lénou depuis toujours) qui a vu le jour le 7 juillet 1970. Un bonheur pour celle qui a combattu un cancer, mais aussi une lourde charge, presque incompatible avec cette carrière internationale dont elle avait tant rêvé.
“J'ai tout fait pour mes enfants, mais la chanson prenait beaucoup de place, reconnaissait-elle auprès de Paris Match en 2024. Jusqu'à leurs six ans, ils m'accompagnaient en tournée, mais après, j'ai préféré leur offrir un cadre solide, à Paris, avec une école, une nanny…” Cette nounou, justement, a joué le rôle de mère avec les bambins de la chanteuse à lunettes. Et c'est ainsi que Féfé a pris une place prépondérante. “C’est elle que les enfants appelaient maman. Ce n’est pas moi qui les élevais, confessait-elle sur Le Divan de Marc-Olivier Fogiel. J’étais devenue l’intruse dans ma propre maison.”
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L’ancienne eurodéputée grecque n’en a jamais voulu à sa “nanny” mais elle l’a souvent assumé : ses enfants n’ont pas toujours été sa priorité. "J’ai eu une vie très difficile dans mon enfance parce que j'étais rejetée quand j'étais petite. La chanson, c’était de l’amour, mais aussi la façon dont je gagnais ma vie", confiait-elle à Mireille Dumas. Cette absence maternelle a aussi pesé dans l’éducation de Nicolas puis d’Hélène. Surtout pour le fils aîné, qui s’est longtemps senti abandonné par sa célèbre mère.
"Pendant longtemps nous avons été étrangers... Dès qu'elle avait une journée de congé, elle prenait l'avion pour nous voir même si elle était à l'autre bout du monde. Mais ça ne servait à rien. Quand elle arrivait, elle était crevée. Elle était là mais pas complètement”, décrivait Nicolas auprès de Marc-Olivier Fogiel. À force de trop vivre à cent à l’heure, Nana Mouskouri a trop tiré sur la corde. "Je me mettais sur le canapé et pendant qu'ils jouaient je m'endormais et le lendemain je reprenais l'avion pour chanter. Je voulais avoir des enfants mais peut-être que j'étais un peu inconsciente. En Grèce il y a toujours la grand-mère pour donner un coup de main mais là, à Genève, ce n'était pas possible”, regrettait-elle.
Sa passion intense voire viscérale pour la musique l’a éloignée de ses enfants mais a eu une autre triste conséquence pour sa vie personnelle : elle lui a coûté son premier mariage ! “Mon mari voulait que j’arrête le métier. Il était en concurrence avec la chanson”, résumait à Paris Match celle qui continue de se produire sur les scènes du monde entier. Un “coup de tonnerre” qui a agi comme un électrochoc. “Être artiste, c'est être entier. La vie m'a été généreuse grâce à la chanson, qui passait avant tout, mari, enfants... Puis, je me suis demandé si j'étais dans la vie uniquement pour chanter", concédait Nana Mouskouri au Monde.
Elle n’a pas abandonné la musique, évidemment. Mais la chanteuse a fait en sorte de se rapprocher de ses enfants. De sa fille, surtout, qui l’a accompagnée sur plusieurs chansons. Mais aussi de son fils, même s’il a quitté l’Europe depuis bien longtemps. Depuis quelques années, il n’est pas rare de voir Nana Mouskouri balader ses imposantes lunettes noires dans les rues de Montréal. C’est là, en plein cœur du Québec, que Nicolas Petsilas s’est installé. Là qu’il travaille et là qu’il a fondé sa vie de famille. Preuve que le lien mère fils est préservé, il était présent au mariage de la chanteuse avec André Chapelle, en 2003.
Artiste, comme sa maman, l'homme préfère les caméras au micro. Diplômé de l’École Supérieure des Techniques du Cinéma et Audiovisuel de Paris en 1994, il navigue dans l’univers du cinéma, des séries et de l'image plus globalement depuis le tout début de sa carrière. D’abord caméraman en France pour la télévision, le fils de Nana Mouskouri s’est expatrié de l’autre côté de l’Atlantique et a perfectionné ses talents. Il affiche désormais fièrement “près de 20 ans d’expérience comme opérateur Steadicam, cadreur et directeur photo sur de nombreux longs-métrages, téléséries, court-métrages, documentaires, magazines, reportages, vidéoclips, publicités, événements sportifs, webcasts”. On lui doit aussi les images de jeux vidéo célèbres et évidemment liés au cinéma, comme un Mad Max ou un Batman.
Un métier comme une passion pour Nicolas Petsilas, qui ressemble en ce point à sa mère. À cela près qu’il la partage étroitement avec son épouse depuis 2003, Nine Desbaillet. Elle aussi née en Suisse, c’est de l’autre côté des Alpes qu’elle a commencé sa carrière de photographe et camérawoman. Installée à Montréal depuis 2004, la belle-fille de Nana Mouskouri s’épanouit désormais en tant que conceptrice en éclairage. Mais aussi en tant que maman de trois enfants. Ensemble, le couple avait fait un choix fort : celui de les déscolariser pendant deux ans.
L’expérience n’a pas pu durer plus longtemps que ces deux années de liberté. “Je me suis rendu compte que je n’avais pas assez de soutien, que c’était trop pour moi”, regrettait-elle auprès de Radio-Canada. Surtout, Nicolas Petsilas doit souvent quitter sa famille... Comme Nana Mouskouri, il a parfois dû s'éloigner de ses enfants pour mener à bien sa carrière. "J’étais majoritairement seule avec eux parce que mon mari travaille beaucoup à l’étranger. J’étais fatiguée, je sentais que je devenais toxique pour mes enfants", confiait sa femme.
De son côté, bien que Nana Mouskouri ait essayé de rattraper le temps perdu avec Nicolas et Hélène, elle gardera toujours ce sentiment désagréable d’avoir été trop absente. “Un regret ? Ne pas avoir été proche de mes enfants, lâchait-elle sur Le Divan. Ils m'en ont voulu.” Des rancoeurs qui semblent désormais bien révolues.